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Partie XI : Stagner, c’est reculer, la relativité de la “vie bonne”

  • C.F.
  • 31 déc. 2025
  • 4 min de lecture

La chute de la natalité dans les pays riches n’est ni un accident politique ni une anomalie culturelle. C’est un phénomène mondial, régulier, presque mécanique. On l’observe partout, quels que soient les régimes, les idéologies ou les modèles sociaux. Dès qu’une société atteint un haut niveau de richesse, de sécurité matérielle et de liberté individuelle, le nombre d’enfants par femme s’effondre.


Les raisons sont connues et s’additionnent. Dans les sociétés pauvres ou rurales, l’enfant est historiquement un actif économique. Il contribue tôt à la production, coûte peu et constitue une assurance face aux aléas de la vie. Dans les sociétés riches, il devient l’exact inverse, un investissement long, coûteux et non productif pendant plus de vingt ans. Scolarité prolongée, normes éducatives élevées, exigences sociales croissantes, dépendance financière jusqu’à l’entrée tardive dans la vie adulte. L’enfant mobilise énormément de ressources, financières mais surtout mentales et temporelles, sans retour économique direct.


À cette réalité s’ajoute la contrainte du logement. Les sociétés riches sont urbanisées, denses, chères. Le prix du mètre carré, la taille réduite des logements, l’éloignement domicile-travail transforment chaque enfant supplémentaire en arbitrage spatial majeur. L’accès au « bon logement » devient une condition préalable à la parentalité, ce qui retarde mécaniquement l’âge du premier enfant, et plus le premier enfant arrive tard, plus le nombre total d’enfants diminue.


La sécularisation et l’individualisme achèvent le tableau. Lorsque le fait d’avoir des enfants n’est plus une évidence collective mais une décision intime, l’enfant devient une possibilité parmi d’autres dans une vie désormais ouverte à de multiples trajectoires. Les sociétés riches valorisent l’autonomie, la réalisation de soi, la flexibilité des parcours. Or l’enfant rigidifie. Il engage durablement dans un monde qui valorise la liberté de mouvement et l’optionalité.


Enfin, l’État-providence produit un effet plus contre-intuitif encore. Dans les sociétés sans protection sociale, les enfants constituent une assurance face au risque. Dans les sociétés riches, retraites, assurance-maladie et transferts sociaux remplissent cette fonction. La nécessité économique d’avoir des enfants disparaît. La parentalité devient un choix conditionnel, non une évidence.


Dans ce cadre, la baisse de la natalité n’est ni un dysfonctionnement ni un échec moral. Elle est la conséquence logique d’un monde riche, sécurisé et individualisé. C’est pourquoi il faut être lucide, on ne remontera pas significativement la natalité par la politique. Les incitations peuvent amortir, jamais inverser la logique profonde. La fécondité élevée est structurellement incompatible avec un haut niveau de richesse et de liberté individuelle.


Il faut donc accepter cette donnée. Nos sociétés vieillissent et disposeront durablement de moins d’actifs. La question centrale n’est plus démographique. Elle est civilisationnelle.


Une société vieillissante modifie profondément son rapport au risque, au changement et au progrès. Elle devient mécaniquement prudente, conservatrice, défensive. Elle privilégie la préservation à la conquête, la stabilité à l’expérimentation. Dans ce contexte s’installe une idée dangereusement rassurante, celle selon laquelle nous aurions atteint un niveau de confort suffisant, une forme de « vie bonne » qu’il s’agirait désormais de protéger plutôt que de dépasser.


C’est ici que commence l’illusion.


La « vie bonne » n’est jamais un état stable. Elle est toujours relative, toujours comparative, toujours provisoire. Elle n’existe que par rapport à ce qui est possible ailleurs, à ce que les sociétés les plus dynamiques sont capables de produire, d’innover et de financer. Le progrès ne s’arrête jamais partout en même temps.


Dans un monde où certaines nations continuent d’avancer technologiquement, le choix de la stagnation n’est jamais neutre. Il est un choix implicite de déclassement. Ce qui n’est pas produit doit être acheté. Et ce qui n’est plus achetable devient inaccessible.


Une société qui cesse de progresser ne s’effondre pas brutalement. Elle glisse. Lentement. Silencieusement. Jusqu’au moment où l’écart devient visible, puis douloureux. Le confort matériel subsiste un temps, mais l’accès au meilleur de ce que l’humanité sait faire se restreint. Ce qui était hier un standard devient un luxe réservé à d’autres. Et le sentiment de « vie bonne » se dissout, remplacé par celui du déclassement.


Le discours européen contemporain sur la stagnation volontaire s’appuie souvent sur une critique légitime de la croissance quantitative et sur la dette écologique. Mais cette critique est trop souvent transformée en rejet global du progrès, y compris technologique, scientifique et productif. Comme si renoncer à avancer permettait de préserver indéfiniment ce qui existe.


C’est une erreur profonde.


Dans une société vieillissante, avec moins d’actifs et plus de dépendance, le progrès n’est pas une option idéologique. Il est une nécessité vitale. Sans gains massifs de productivité, sans innovations médicales, sans automatisation, sans robotisation, il devient impossible de maintenir un niveau élevé de soins, d’autonomie et de bien-être.


Renoncer à la croissance du PIB et à l’innovation pendant que d’autres avancent revient à organiser une incapacité future à se payer la « vie bonne » que l’on prétend défendre aujourd’hui.


Le statu quo n’est pas un état d’équilibre. C’est une pente. Une pente douce, confortable, mais descendante. Dans un monde relatif, stagner, c’est toujours reculer.


La chute de la natalité est un fait mondial, profond, largement irréversible. Mais elle rend précisément le progrès encore plus indispensable. Moins nous serons nombreux, plus chaque actif devra être productif. Moins il y aura de bras, plus il faudra d’intelligence, de technologie et de capital.


Renoncer au progrès dans une société vieillissante, ce n’est pas préserver une « vie bonne ». C’est organiser son érosion progressive, presque imperceptible, jusqu’au moment où la comparaison avec les nations qui ont continué d’avancer rendra l’illusion impossible à maintenir.


Il n’existe pas d’état stationnaire durable.

Il n’existe pas de repos civilisationnel.


Le choix est simple, même s’il est inconfortable.

Avancer ou décrocher.

 
 
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