Comment l’Union Européenne affaiblit l’Europe en détruisant la concurrence interne
- C.F.
- il y a 12 heures
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La concurrence est officiellement célébrée par les institutions européennes, mais seulement lorsqu’elle s’exerce à l’extérieur. À l’intérieur de l’Europe, elle est au contraire perçue comme une menace qu’il faudrait neutraliser. Ce paradoxe n’est pas accidentel : il est au cœur de la dynamique actuelle de l’Union européenne, et il explique largement pourquoi celle-ci est en train d’appauvrir le continent.
En interne, l’Union européenne mène une guerre ouverte à la concurrence institutionnelle. Les États membres sont incités, puis contraints, à harmoniser leurs fiscalités, leurs normes sociales, leurs réglementations économiques, leurs cadres juridiques. Toute divergence est suspectée de “dumping”, toute différence est vécue comme une injustice, toute concurrence comme une anomalie. Le principe implicite est clair : il faudrait un même modèle pour tous, partout, et durablement. Cette logique transforme la diversité européenne, historiquement source de progrès, en un problème à corriger.
Pourtant, c’est précisément cette diversité concurrentielle qui a fait la richesse de l’Europe. Pendant des siècles, les États européens ont expérimenté des règles différentes, parfois meilleures, parfois pires. Mais les erreurs restaient locales, tandis que les réussites se diffusaient. La concurrence institutionnelle jouait un rôle de filtre, éliminant progressivement les systèmes les plus inefficaces. C’était un processus d’apprentissage permanent, lent mais robuste, parfaitement cohérent avec l’analyse de l’école autrichienne, pour laquelle la concurrence est avant tout un mécanisme de découverte dans un monde d’ignorance et d’incertitude.
En supprimant cette concurrence interne, l’Union européenne ne supprime pas les erreurs : elle les généralise. Lorsqu’une mauvaise réglementation est adoptée à Bruxelles, elle s’impose à l’ensemble du continent. Là où la concurrence permettait la correction, l’harmonisation impose la persistance. Là où la diversité autorisait l’expérimentation, l’uniformité fige les choix. Cette centralisation transforme l’Europe en un système rigide, incapable de s’adapter rapidement, et structurellement vulnérable aux mauvaises décisions.
Le paradoxe devient encore plus frappant lorsqu’on observe la politique extérieure de l’Union européenne. À l’extérieur, la concurrence est soudainement réhabilitée. L’UE négocie des accords de libre-échange avec d’autres continents, ouvre ses marchés, expose ses entreprises à la compétition mondiale et vante les mérites du commerce international. Autrement dit, elle reconnaît parfaitement que la concurrence externe stimule l’innovation, la productivité et la croissance. Mais ce qui est considéré comme vertueux face au reste du monde devient inacceptable à l’intérieur même de l’Europe.
Cette incohérence n’est pas seulement intellectuelle, elle est économiquement destructrice. En supprimant la concurrence interne tout en renforçant la concurrence externe, l’Union européenne place les États membres dans une situation paradoxale : ils ne peuvent plus adapter librement leurs institutions, leurs fiscalités ou leurs réglementations, mais ils doivent affronter une compétition mondiale accrue. Privés de leurs leviers d’ajustement, ils compensent par plus de dette, plus de subventions, plus de réglementations, ce qui affaiblit encore leur compétitivité réelle.
La concurrence fiscale illustre parfaitement cette contradiction. En interne, elle est dénoncée comme déloyale et destructrice ; en externe, l’Union accepte pleinement la concurrence de pays à fiscalité plus faible. Le résultat est prévisible : les États européens, protégés de la concurrence entre eux, deviennent plus lourds, plus coûteux, moins efficaces, tandis que la pression concurrentielle mondiale, elle, ne disparaît pas. L’Union européenne ne supprime donc pas la concurrence : elle la déplace, au détriment de ses propres membres.
À l’inverse, des systèmes fondés sur une véritable concurrence interne montrent une bien plus grande capacité d’adaptation. La Suisse, avec ses cantons en concurrence, et les États-Unis, avec leurs États fédérés, acceptent que plusieurs modèles coexistent sur un même territoire politique. Cette concurrence interne permet l’ajustement, la comparaison et la correction. Elle rend ces ensembles plus résilients face à la concurrence externe, précisément parce qu’ils ne cherchent pas à l’étouffer de l’intérieur.
Au fond, l’erreur de l’Union européenne est de croire que la concurrence serait bonne à l’extérieur mais dangereuse à l’intérieur. Or, c’est exactement l’inverse. La concurrence externe est brutale, immédiate et souvent difficile à corriger. La concurrence interne, elle, est progressive, institutionnelle et profondément civilisatrice. Elle impose l’humilité aux gouvernants, rappelle que nul ne détient la vérité, et permet aux sociétés d’apprendre sans se condamner collectivement.
En détruisant la concurrence interne au nom de l’harmonisation, l’Union européenne supprime le principal mécanisme qui permettait à l’Europe de s’adapter, d’innover et de corriger ses erreurs. En maintenant et en renforçant la concurrence externe, elle expose un continent rigidifié à une pression qu’il n’est plus institutionnellement capable d’absorber. C’est ainsi que l’Europe s’appauvrit : non pas par excès de concurrence, mais par une concurrence mal comprise, mal répartie, et idéologiquement incohérente.
Si la concurrence fait peur en interne, appelons-la autrement. Appelons-la liberté institutionnelle. C’est cette liberté qui a fait la prospérité européenne. En la supprimant au cœur même de l’Europe, tout en invoquant ses bienfaits face au reste du monde, l’Union européenne ne construit pas une Europe plus forte. Elle organise méthodiquement son affaiblissement.
