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“Finding Satoshi” : une enquête intéressante… mais encore incomplète ?

  • il y a 5 jours
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 2 jours

En écho à mon article du 10 avril, « Qui mérite le nom de Satoshi Nakamoto ? », j’ai pris le temps de regarder le film-documentaire (une enquête de 4 ans) "Finding Satoshi" (https://www.findingsatoshi.com/ 17.88 $), sorti le 22 avril.


Parmi toutes les enquêtes, lectures et spéculations accumulées au fil des années, celle-ci se détache nettement. Le documentaire avance avec méthode, presque avec retenue. Il ne cherche pas à asséner une vérité, mais à faire émerger une cohérence.


Bien sûr, tout n’est pas parfaitement aligné. Quelques fissures apparaissent. L’exclusion de Nick Szabo, par exemple, repose en partie sur une lecture temporelle qui me semble fragile. Il évoluait pourtant dans un fuseau horaire proche de celui de Hal Finney à cette époque. Et, surtout en Avril 2008, il demande publiquement de l'aide ("Anybody want to help me code one up ?") en commentaire de son article "Bit Gold Market" (ici ou ici) pour coder son concept.


Autre élément intrigant : l’hypothèse (soutenue par l'ancienne équipe dirigeante de PGP Corporation dans le film) selon laquelle Hal Finney aurait développé Bitcoin en seulement deux mois, durant ses congés de novembre et décembre 2008. Cette idée semble difficile à concilier avec les écrits de Satoshi Nakamoto, qui indiquent que le projet était en gestation depuis environ un an et demi, soit depuis 2007. Dans ce contexte, une question se pose : pourquoi Hal Finney aurait-il pris deux mois de congés à ce moment précis si l’essentiel du code était déjà en place ? Un détail mérite toutefois d’être souligné : la publication du white paper de Bitcoin intervient la veille au soir du début de ses congés. Cet enchaînement peut être interprété comme un indice en sa faveur. On peut ainsi envisager qu’il ait souhaité consacrer cette période à finaliser activement le projet, dans un environnement stimulant, au moment même où les premières réactions et discussions émergeaient sur la mailing list. Cette phase d’échanges avec des interlocuteurs particulièrement pointus aurait pu nourrir les derniers ajustements du code. Par ailleurs, il est également possible qu’il ait voulu éviter toute confusion entre ce travail personnel et son activité professionnelle, notamment en raison de la nature open source du projet. Cela dit, il reste hautement improbable qu’un système aussi complexe (comprenant environ 30 000 lignes de code dans sa version 0.1) ait pu être développé en à peine deux mois.


En filigrane, une autre présence se dessine, celle de PGP Corporation. À plusieurs moments, on a le sentiment que tout n’est pas dit, que certaines pièces du puzzle restent volontairement hors champ. Quand on observe la précision du lancement de Bitcoin, sans véritable erreur, ainsi que le plan de communication visiblement bien étudié, il est difficile de ne pas imaginer qu’une forme de logistique, même légère, se trouvait derrière.


La conclusion du documentaire, qui converge (à minima) vers Hal Finney et Len Sassaman, résonne fortement avec une partie de mon intuition depuis longtemps. Leur disparition à tous les deux n’est sans doute pas étrangère à cette forme de relâchement dans les discours publics.


Mais à mesure que certaines zones s’éclairent, d’autres s’assombrissent.


Quel a été, réellement, le rôle de PGP Corp ?

Qu'a voulu dire Phil Zimmerman avec l'expression "artillery bracketing" ?

Len Sassaman s’est-il "limité" à la rédaction du white paper ?

La chronologie telle qu’on nous la présente est-elle correcte ?

Hal Finney, dans tout cela : initiateur et/ou architecte et/ou codeur ?

Et surtout : d’autres acteurs, encore en vie (Nick Szabo,...), ont-ils été volontairement laissés dans l’ombre ? Par prudence. Par nécessité.


Ce documentaire ne résout pas l’énigme. Il fait peut-être mieux que cela : il la reformule. Il lui donne une structure, une épaisseur nouvelle.


Au regard de la complexité du projet et de la diversité des compétences mobilisées, il est en effet plausible que derrière Satoshi Nakamoto se cache non pas une seule personne, mais un collectif. Deux individus, peut-être davantage.


Je reste toutefois réservé face à l’une des thèses du film : l’idée selon laquelle résister à une fortune potentielle de cent milliards de dollars serait “inhumain”, et impliquerait nécessairement que ses détenteurs soient aujourd’hui disparus. Cette lecture me paraît réductrice. À la lecture des écrits de Nick Szabo, par exemple, on perçoit à quel point une vision idéologique peut primer sur l’intérêt matériel. Dans ce cadre, l’abstention, le fait de ne pas toucher à ces fonds, peut relever d’un choix cohérent, presque logique. Par ailleurs, rien n’exclut d’autres scénarios : que certains aient miné en parallèle via d’autres machines, qu’ils aient obtenu des bitcoins par les premiers faucets, ou encore qu’ils en aient acquis à un prix dérisoire. Il est également envisageable que quelques millions de dollars aient suffi, à un moment donné, à satisfaire leurs besoins, rendant inutile, voire contre-productif, l’accès à un trésor autrement plus considérable. Car y toucher aurait peut-être signifié enclencher un processus irréversible, fragiliser la crédibilité du projet et compromettre l’héritage d’un travail de toute une vie.


J’ai particulièrement apprécié le ton de l’enquêteur principal, posé, respectueux, presque en retrait. Rien n’est forcé. Tout est suggéré. On comprend, dans ces conditions, pourquoi Fran Finney a accepté de témoigner après visionnage.


Les réactions commencent déjà à émerger. Adam Back a par exemple qualifié la thèse du film d’« étrange » ("odd").


Mais comme souvent dans ce type d’histoire, le temps finira sans doute par apporter des réponses. Selon moi, le puzzle reste encore incomplet. En attendant, je ne peux que recommander ce documentaire.

 
 
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