Partie II : La réforme sans laquelle aucune autre réforme ne réussira
- C.F.
- 15 nov.
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Dernière mise à jour : 18 nov.
Il arrive un moment dans l’histoire d’un pays où les rustines, les réformes techniques et les ajustements budgétaires ne suffisent plus. Quand les illusions accumulées depuis des décennies se transforment en inertie collective, quand la politique économique devient un catalogue de promesses impossibles et de slogans creux, il faut revenir à ce qui fonde réellement une démocratie adulte : la compréhension du réel par ceux qui la composent. La France est précisément dans ce moment. Elle n'est pas malade faute de talents, d’ingénieurs, d’entrepreneurs ou de travailleurs courageux, mais faute d’une culture économique partagée, cohérente, solide.
C’est de là que vient tout le reste. C’est parce que nous n’avons pas appris à parler économie que nous tolérons autant de discours magiques ; c’est parce que l’on confond déficit et dette que l’on croit qu’un État peut tout ; c’est parce que l’on ignore ce qu’est la productivité, l’investissement, ou la création de valeur que l’on suspecte l’entreprise ; c’est enfin parce que nous ne comprenons pas le fonctionnement d’un marché que nous en appelons sans cesse à une puissance publique censée effacer les contraintes du monde réel. Dans ces conditions, la démocratie devient vulnérable aux illusions, et l’illusion finit toujours par trahir ceux qui y croient.
Si la France veut redevenir une social-démocratie exigeante, une nation capable de conjuguer solidarité et responsabilité, État fort et économie robuste, il faut commencer ailleurs que dans les ministères. La priorité n’est pas un plan sur les retraites, une énième réforme fiscale ou un programme d’économies publiques; tout cela viendra plus tard. La priorité est plus fondamentale : reconstruire la culture économique française. Pas en réécrivant deux manuels ou en ajoutant une option de plus dans les parcours scolaires, mais en menant un véritable Plan Marshall de la culture économique, à la hauteur du défi.
Ce plan commencerait par l’école, parce qu’un pays qui ne forme pas ses enfants à comprendre le monde se condamne à l’impuissance. Il s’agirait de faire de l’économie un langage commun, non pas une discipline secondaire mais un outil de lucidité. Il faudrait expliquer ce qu’est un budget, ce qu’est une dette, comment un euro circule, comment un emploi se crée vraiment, pourquoi l’inflation appauvrit tout le monde et pourquoi la solidarité n’existe que parce que des richesses ont été produites auparavant. Il faudrait casser la vision quasi mythologique de l’État, le montrer pour ce qu’il est : un instrument nécessaire, parfois remarquable, mais limité par les mêmes lois que toute organisation humaine. Et expliquer que vouloir “plus d’État” n’a aucun sens si l’on ne sait pas d’abord quel État on veut, comment on le finance, et quel prix chacun accepte de payer pour cela.
Une démocratie adulte n’est pas celle où l’on croit à la toute-puissance de l’État, mais celle où l’on connaît ses forces et ses limites. C’est celle où l’on comprend qu’il ne peut pas tout, et surtout pas contre la logique économique la plus élémentaire. Les pays qui ont construit ce modèle (les pays nordiques en particulier) ne sont pas devenus exemplaires par magie, mais parce que leurs citoyens comprennent intimement que la solidarité exige la discipline, que l’État exige la responsabilité, et que les droits ne peuvent exister que parce que quelqu’un les finance.
Mais un Plan Marshall ne s’arrête pas à l’école. Il doit atteindre la source même des décisions publiques : la formation des élites administratives, politiques, médiatiques. Il n’est pas normal qu’un pays moderne confie des responsabilités majeures à des décideurs qui n'ont jamais été formés sérieusement à l’économie réelle, à la gestion d’un budget, aux contraintes d’une entreprise, aux effets d’une politique publique. La puissance publique ne peut pas être confiée à des esprits vierges de toute culture économique. Sans cette formation, les meilleures intentions se transforment en erreurs coûteuses et les erreurs en catastrophes collectives.
Il faudrait donc que tout futur haut fonctionnaire, tout futur élu, tout futur journaliste, toute personne ayant vocation à influencer le débat public, maîtrise les fondamentaux économiques comme on maîtrise le droit ou les mathématiques. Pas pour en faire des libéraux ou des technocrates, mais pour les ancrer dans le réel. Leur montrer les limites et les apports des différentes écoles de pensée. Leur donner, en somme, une colonne vertébrale intellectuelle.
Car une social-démocratie exigeante n’est pas un compromis mou : c’est un modèle qui assume pleinement la solidarité, mais sans jamais se cacher derrière des fictions. Elle sait que l’État-providence n’est viable que si l’économie est productive. Elle sait que la justice sociale ne peut pas se financer éternellement par la dette. Elle sait, surtout, que l’honnêteté intellectuelle est la première condition de la justice.
Ce Plan Marshall n’aurait rien d’un projet technocratique. C’est un projet moral. Il vise à réintroduire dans le débat public un rapport simple à la vérité. À rappeler qu’un pays ne peut pas vivre durablement dans le déni. À prendre acte du fait que la grandeur d’une nation ne dépend pas de la taille de son État, mais de la maturité de ses citoyens. Il ne s’agit pas de produire des économistes, mais des citoyens mieux armés face aux illusions. Des citoyens qui ne confondent plus promesse et mensonge, qui n’avalent plus sans réfléchir les slogans faciles, qui comprennent que chaque droit a un coût et que toute politique publique doit être financée.
Si la France veut retrouver le fil de son histoire, si elle veut cesser d’osciller entre résignation et colère, si elle veut redevenir une puissance capable de se projeter dans l’avenir, elle ne pourra pas faire l’économie de cette reconstruction culturelle. Rien ne sera possible sans elle : ni la réduction de la dépense publique, ni la revalorisation du travail, ni la réforme de l’État, ni même la réconciliation entre les Français et l’entreprise.
Tout commence dans les têtes.
C’est là, et seulement là, qu’un pays se redresse vraiment.
Le reste (les réformes, les lois, les budgets) ne sont que des conséquences.
