Partie III : Lettre à Friedrich Hayek
- C.F.
- 16 nov.
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Dernière mise à jour : 23 nov.
Cher Friedrich Hayek,
Je vous écris depuis un pays qui confirme méthodiquement vos analyses, presque point par point, comme si la France avait décidé de démontrer expérimentalement ce que vous aviez compris avec un demi-siècle d’avance. Je ne suis plus dans la surprise, ni dans l’indignation : seulement dans le constat. Vous aviez raison. Et nous avons choisi d’avoir tort.
Vous écriviez « aux socialistes de tous les partis ». La France en est devenue la caricature. Ici, tout le spectre politique est socialiste. La gauche par tradition, la droite par intérêt, le centre par réflexe, les extrêmes par nature. Aucun parti ne sort de ce cadre : tous promettent davantage d’État, davantage de redistribution, davantage de planification plus ou moins déguisée. La liberté individuelle n’est plus un principe structurant : c’est un risque qu'on tolère à la marge.
En vous relisant, je ne vois plus une critique du socialisme autoritaire du XXᵉ siècle ; je vois la description exacte du socialisme démocratique du XXIᵉ, le nôtre, celui qui s’installe sans bruit, sans rupture, sans coup de force, par simple accumulation de décisions publiques. Vous l’aviez écrit : l’utopie socialiste n’a pas besoin de totalitarisme pour conduire à la servitude ; il suffit qu’elle s’en remette à des gouvernements successifs qui pensent tous la même chose. La France s’est rendue là sans drame. C’est peut-être le plus inquiétant.
Votre chapitre sur la grande utopie prenait soin de rappeler que le socialisme échoue moins par manque de moyens que par excès d’ambition. C’est exactement ce qui nous arrive. Nous persistons à croire qu’une société peut être « organisée » sans être étouffée, qu’on peut redistribuer sans désinciter, qu’on peut centraliser sans infantiliser. Ici, l’État promet de corriger tout ce que les citoyens pourraient corriger eux-mêmes. Et lorsque ces promesses échouent (ce qui est constant) on ne remet rien en cause : on demande davantage d’État. C’est devenu notre réflexe national.
Je reviens souvent, ces dernières années, à votre chapitre sur la sélection par en bas. Non parce qu’il est brillant - il l’est - mais parce qu’il décrit exactement ce que nous vivons. Vous expliquiez que dans les sociétés obsédées par l’égalité, la vie politique finit par se couler dans le moule du groupe le plus homogène et le plus nombreux. Le débat public y est tiré vers le bas, non par accident, mais par mécanique. C’est ce qui explique, en France, la montée des discours simplistes, émotionnels, coercitifs. Ce n’est pas Mélenchon qui m’inquiète : c’est le terrain intellectuel qui l’a rendu possible. C’est un symptôme, pas une cause.
On ne vise plus le vrai, ni le juste : on vise le consentement du plus grand nombre, au prix de l’abaissement général. Vous l’aviez annoncé. Nous l’avons épousé.
Votre chapitre La fin de la vérité est probablement celui qui s’applique aujourd’hui avec la plus grande clarté. La France n’a pas sombré dans la propagande d’État au sens classique ; elle s’est installée dans une forme plus subtile, plus acceptable : une propagande d’habitudes. Un langage qui ne dit plus ce qui est, mais ce qui doit rassurer. Une gestion politique qui manipule les mots pour éviter d’affronter les faits. L’État ment peu ; il arrange beaucoup. Les médias n’inventent pas ; ils filtrent. Les citoyens ne contestent pas ; ils s’accommodent.
La vérité n’a pas été supprimée : elle a été rendue non prioritaire.
Ce qui m’impressionne chez vous, aujourd’hui encore, ce n’est pas la violence du propos (il n’y en avait pas) mais la précision. Votre diagnostic ne cherchait pas le spectaculaire : il décrivait un glissement. Et c’est bien un glissement que nous vivons. Pas de révolution, pas de rupture, pas d’effondrement spectaculaire. Juste une lente dérive où chaque gouvernement ajoute sa couche, chaque administration son décret, chaque coalition son compromis, chaque électeur sa demande supplémentaire de protection.
Nous avions le choix de la liberté. Nous avons demandé autre chose. Vous nous aviez prévenus : ce genre de choix ne se rattrape pas facilement.
Je ne vous écris ni dans la colère, ni dans l’amertume. Je vous écris comme on adresse un rapport d’étape à celui qui avait formulé l’hypothèse initiale.
Votre modèle s’est vérifié. Nous sommes devenus son illustration.
Avec une admiration (presque) résignée,

