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Nick Szabo, ou l’intelligence libérale poussée jusqu’à l’architecture de la confiance

  • il y a 9 heures
  • 6 min de lecture

Il existe des auteurs que l’on lit pour leurs idées, et d’autres que l’on relit parce qu’ils ont fini par modeler notre manière même de regarder le monde. Nick Szabo appartient à cette seconde catégorie. Il n’est pas seulement un penseur de la monnaie numérique, ni seulement un juriste fasciné par l’histoire des institutions, ni seulement un ingénieur de la confiance. Il est l’un de ces rares esprits qui ont compris, très tôt, que les problèmes monétaires, juridiques et informatiques ne sont au fond que des variations autour d’une même question : comment permettre à des êtres humains faillibles de coopérer sans être livrés à l’arbitraire d’un tiers. Dès le billet inaugural de son blog en octobre 2005, le titre même d’Unenumerated renvoie au neuvième amendement américain et à l’idée que les droits véritables excèdent toujours les listes dressées par le pouvoir. Ce simple choix de titre dit déjà beaucoup : Szabo pense spontanément en termes de droits préexistants, de limites du politique, et de méfiance envers toute prétention du souverain à épuiser l’ordre social par la loi positive. [1]


C’est pourquoi son libéralisme n’a rien d’un libéralisme décoratif ou électoral. Chez lui, il ne consiste pas à réclamer vaguement “moins d’État”, mais à repartir du problème fondamental de la coercition et de la confiance. Lorsqu’il écrit, en 2005, que les droits retenus par le peuple sont d’abord des droits naturels, des droits négatifs, et des droits procéduraux destinés à protéger ces droits négatifs, il se place d’emblée dans une tradition très précise : celle qui voit la liberté comme une sphère à défendre contre l’intrusion, non comme une créance à faire valoir sur autrui. Ce point est essentiel pour comprendre tout le reste. Chez Szabo, la propriété, le contrat, la monnaie et même l’architecture informatique ne sont jamais des objets purement techniques ; ils sont les prolongements institutionnels d’une anthropologie politique. L’individu n’est pas une créature à administrer, mais un agent qui doit pouvoir agir, échanger, promettre, transmettre, vérifier, et se protéger. Son admiration implicite va toujours aux ordres spontanés, aux règles évolutives, aux coutumes robustes, aux dispositifs qui réduisent les coûts de transaction sans remettre les hommes à la merci d’un centre. [2]


C’est aussi ce qui rend sa réflexion sur le droit si singulière. Beaucoup parlent de liberté ; Szabo, lui, pense la liberté comme une technologie institutionnelle. Dans Towards a Digital and Private Common Law, il écrit que les smart contracts permettent une nouvelle liberté contractuelle, tandis que les secure property titles rendent possible un enregistrement plus fin et plus sûr des droits de propriété. Dans Wet code and dry code, il affine encore cette intuition en distinguant le code “humide” du langage humain et le code “sec” de l’exécution informatique : le contrat classique est interprétatif, ambigu, dépendant du contexte ; le smart contract cherche au contraire à transformer une partie de la relation juridique en mécanisme exécutable. Cette distinction est capitale, car elle montre que Szabo n’a jamais conçu les smart contracts comme un gadget spéculatif ou un simple produit logiciel. Il y voyait une tentative de déplacer certaines relations humaines du règne du flou, du litige et du juge vers celui de la règle explicite, de l’exécution prévisible et de la minimisation de la confiance. Autrement dit : moins de discrétion bureaucratique, moins d’équité capricieuse, plus de structure. C’est une intuition profondément libérale, et même hayékienne, au sens noble. [3]


Mais Szabo ne s’arrête jamais à l’abstraction. Sa grandeur vient justement de ce qu’il articule la philosophie politique, l’histoire longue et l’ingénierie. Son billet Shelling Out : The Origins of Money renvoie à son travail de fond sur l’origine de la monnaie, nourri d’anthropologie, d’archéologie, de psychologie évolutionnaire et d’économie des coûts de transaction. Il ne raconte pas la monnaie comme un simple décret étatique, ni comme une convention sortie de nulle part. Il la pense comme une institution émergente, née des difficultés très concrètes de stockage de richesse, de transfert intergénérationnel, d’ostentation, de compensation, d’échange et de réduction de la violence. Les billets tardifs de 2017 sur les Yurok et sur les métaux précieux prolongent cette même veine. Quand Szabo décrit une société sans police centralisée, très fortement structurée par la coutume, les tabous négatifs, les compensations et des valorisations patrimoniales relativement stabilisées, il ne fait pas de folklore ethnologique. Il montre comment des ordres sociaux peuvent fonctionner sur la base de règles enracinées, de la propriété, et d’attentes communes, bien avant l’État moderne. Et quand il remonte jusqu’aux coquillages, aux collectibles, puis aux métaux précieux, il explique en réalité pourquoi l’or et l’argent ont fini par incarner quelque chose comme une sélection civilisationnelle de la rareté crédible. [4]


C’est dans ce cadre qu’il faut replacer bit gold. On le présente souvent comme un simple “précurseur” technique de Bitcoin. C’est vrai, mais c’est trop pauvre. Dans le billet de 2005, Szabo expose surtout une ambition monétaire cohérente avec tout le reste de son œuvre : recréer en ligne une rareté coûteuse à produire, vérifiable, transférable, et surtout indépendante d’une confiance excessive envers des tiers. La formulation est limpide : ce qu’il cherche, c’est un protocole permettant de créer des bits “unforgeably costly” avec une dépendance minimale envers des trusted third parties, puis de les stocker, transférer et vérifier avec un minimum de confiance. Tout Szabo est déjà là. La monnaie saine n’est pas seulement, pour lui, une monnaie rare ; c’est une monnaie qui retire au maximum l’arbitraire humain du cœur du système. Il faut lire aussi les limites qu’il reconnaît lui-même : l’hétérogénéité des architectures de calcul, la non-fongibilité naturelle des unités produites à différents moments, la nécessité de regrouper ces unités en paniers comparables. Cette honnêteté intellectuelle est importante. Szabo n’écrit pas comme un prophète ; il écrit comme un ingénieur institutionnel, conscient des imperfections, mais obsédé par la direction juste. [5]


C’est ici que ses liens intellectuels avec Hal Finney deviennent intéressants. Sur son blog, Szabo ne parle pas de Finney comme d’une simple figure décorative de l’écosystème, mais comme de l’un des très rares esprits qui avaient réellement compris l’intérêt de ces constructions monétaires avant qu’elles ne deviennent historiquement décisives. Dans Bit gold, il mentionne explicitement le RPOW de Hal Finney comme une variante de bit gold, fondée sur l’attestation à distance et le transparent server. En 2011, il écrit même que, parmi les très rares personnes ayant pris ce type d’idée suffisamment au sérieux pour l’explorer jusqu’au bout, il y avait Wei Dai, Hal Finney et lui-même ; il ajoute que seuls Finney avec RPOW et Nakamoto avaient été suffisamment motivés pour en implémenter véritablement une version opératoire. Ce que cela révèle, au fond, ce n’est pas une simple proximité biographique, mais une parenté intellectuelle : Szabo se situe dans cette petite constellation cypherpunk qui ne voulait plus seulement commenter les failles de la monnaie et de la confiance, mais les reconfigurer techniquement. [5]


Il faut également insister sur un point trop peu vu : Szabo n’est pas uniquement un penseur de la rareté, il est un penseur de la scalabilité sociale. Dans son texte de 2017, Money, blockchains, and social scalability, il explique que les infrastructures traditionnelles d’identité et de certification reposent sur des bureaucraties lourdes, coûteuses et peu extensibles, et rappelle à cette occasion sa vieille intuition selon laquelle les trusted third parties sont des trous de sécurité. Cette expression n’est pas qu’un slogan célèbre. Elle concentre toute une vision du monde. Plus une société dépend d’intermédiaires humains privilégiés, plus elle dépend de structures politiques, administratives et culturelles fragiles, localisées, corruptibles et coûteuses. A l’inverse, plus elle parvient à substituer des règles vérifiables, des procédures auditées, des architectures distribuées et des garanties cryptographiques à la confiance personnelle, plus elle peut faire coopérer des inconnus à grande échelle. C’est exactement pour cela que Bitcoin l’intéresse : non comme une lubie technophile, mais comme une avancée dans l’histoire de la coopération entre étrangers. Szabo le dit très clairement en 2018, lorsqu’il compare la blockchain Bitcoin à une couche de règlement globale, historiquement plus proche du métal monétaire que du billet de banque, et lorsqu’il rappelle que la longue histoire des monnaies non gouvernementales a inspiré l’invention des cryptomonnaies trust-minimized. [6]


Au fond, le portrait de Szabo est peut-être celui d’un esprit aristocratique au sens intellectuel du terme, mais entièrement tourné vers la dépersonnalisation des rapports de pouvoir. Il admire les formes institutionnelles qui survivent aux passions, aux effets de mode et aux manipulations de court terme. Il semble toujours chercher les règles qui tiennent lorsqu’on retire les illusions morales, les postures politiques et les promesses de sauvetage. C’est ce qui le rend si précieux pour les libéraux authentiques. Il ne flatte pas l’utopie. Il ne croit ni à la bonté naturelle administrée par l’État, ni à un monde magique où la technique abolirait les tragédies humaines. Il croit à quelque chose de plus sobre et de plus robuste : la civilisation progresse lorsque l’on fabrique des institutions qui supposent peu de vertu, peu de confiance aveugle et peu de pouvoir discrétionnaire. La monnaie libre, la propriété sécurisée, le contrat plus rigoureux, l’histoire longue des ordres spontanés : chez lui, tout cela forme un seul bloc. Et c’est précisément pour cette raison que Nick Szabo reste, pour qui tient encore à la liberté, bien plus qu’un penseur de Bitcoin. Il est l’un de ceux qui ont rendu intelligible le lien profond entre droit naturel, monnaie dure, calcul économique et architecture de la confiance. [2]







 
 
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