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Partie IV : Prisonniers du court terme, orphelins du long terme

  • C.F.
  • 20 nov.
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : 23 nov.

La vie d’un Etat-nation devrait être un équilibre subtil entre le court terme et le long terme. Tout le défi consiste à répondre aux besoins immédiats sans détruire les conditions d’existence des générations futures. Mais cet équilibre, la France ne sait plus le penser. Notre société, notre culture politique, notre éducation, nos institutions, tout semble nous pousser à privilégier ce qui rassure aujourd’hui au détriment de ce qui protégerait demain. C’est une défaillance ancienne qui remonte à l’absence d’une véritable éducation patriotique et économique, et qui s’est amplifiée avec le temps.


Il faut dire que notre époque est encore plus complexe, car nous ne faisons pas face à une seule dette mais à une superposition de dettes. Nous avons une dette écologique, une dette souveraine et une dette intergénérationnelle. Chacune de ces dettes est déjà difficile à traiter isolément. Quand elles se cumulent, elles paralysent totalement la capacité d’un pays à agir rationnellement. Le court terme prend toute la place, et l’avenir devient un luxe que nous ne nous autorisons plus.


Tocqueville avait eu l’intuition de cette dynamique dans La démocratie en Amérique, en décrivant la tyrannie de la majorité. Hayek lui aussi avait compris que la démocratie pouvait devenir dangereuse quand elle se prend pour une fin en soi. Il avait même proposé un modèle original de démarchie, avec une assemblée élue pour le long terme, dix ou quinze ans, et une autre pour le court terme. La première aurait l’âge, la prudence, la responsabilité de ceux qui savent que les décisions importantes n’ont pas d’effet immédiat. La seconde gérerait l’actualité, les urgences, le quotidien. Deux chambres qui se surveillent, se corrigent, se complètent. Une architecture pensée pour empêcher justement ce glissement vers le court terme qui nous détruit aujourd’hui.


Je crois que ce type de contrepoids aurait empêché le clientélisme qui s’est installé en France. Nous sommes un pays où plusieurs millions de gens vivent de l’Etat, directement ou indirectement, et où beaucoup votent naturellement pour ceux qui promettent que rien ne changera. Ce n’est pas un reproche, c’est une mécanique. Plus une population dépend de l’Etat, plus elle demande à l’Etat de la protéger. Et plus elle demande à être protégée, plus l’Etat grossit. Un Etat qui grossit crée encore plus de dépendance. Tout cela forme un cercle. Un cercle qui ressemble à un glissement lent, doux, presque imperceptible, vers le collectivisme. Une fois entamé, il est presque impossible de revenir en arrière.


Dans ce contexte, la dette souveraine est devenue un poison silencieux. Beaucoup de Français disent que cela fait quarante ans qu’on nous fait peur avec la dette et qu’il ne s’est rien passé. Ils se trompent. La dette nous fait déjà mal. Elle nous fait mal depuis vingt ou trente ans. Elle affaiblit les services publics parce qu’elle évince leurs budgets, elle réduit les marges de manoeuvre des ministères parce qu’une partie de leurs dépenses est absorbée par les retraites des fonctionnaires. Elle conduit à augmenter les impôts sur les ménages comme sur les entreprises. Elle décourage l’investissement, l’embauche, la prise de risque. Elle alimente un ressentiment profond contre les riches et contre le capitalisme, alors même que ce ressentiment est la conséquence directe de décisions politiques et monétaires.


La politique de la BCE n’échappe pas à cette logique. Soumise à la domination budgétaire d’Etats incapables de réduire leurs dépenses, elle est condamnée à créer une inflation diffuse qui se retrouve dans les prix du quotidien, mais aussi dans l’immobilier et dans les marchés financiers. Cette inflation des actifs alimente ensuite l’idée que le capitalisme rend les riches toujours plus riches et les autres toujours plus pauvres, ce qui permet à toutes les idéologies simplistes de prospérer.


Face à tout cela, la seule vraie solution à long terme serait l’éducation. Une éducation économique, civique, historique, qui permette aux futurs citoyens de comprendre le pays dans lequel ils vivent. Mais pour que cela fonctionne, il faudrait lancer un plan Marshall éducatif. Une décision politique massive, immédiate, structurée. Or cela n’arrivera probablement pas avant très longtemps. Et même si cela arrivait demain, les résultats mettraient vingt ans à apparaître.


Alors que faire, quand la démocratie est dysfonctionnelle, quand le court terme domine tout, quand il n’y a aucun parti libéral, quand le pays continue de glisser vers toujours plus d’Etat ? Je crois que la solution ne viendra pas de la politique. Ni d’un parti, ni d’un homme, ni d’une élection. Je crois que la solution viendra de la société civile. Il existe en France une majorité silencieuse qui ne manifeste pas, ne bloque pas, ne casse rien. Une majorité raisonnable, travailleuse, pragmatique, qui ne met jamais son pays en otage, qui joue le jeu de la démocratie, qui croit encore, malgré tout, dans les institutions. Elle vote une fois tous les cinq ans, puis retourne à sa vie.


C’est cette France-là qui peut encore sauver le pays, mais elle n’a aucun outil pour se faire entendre. Pour qu’elle puisse peser, il faudrait lui permettre d’intervenir dans le débat public de manière simple et régulière. Pas des référendums contraignants, l’Etat en a peur. Mais des consultations fréquentes, numériques, qui permettraient de mesurer la pensée réelle du pays sur un sujet précis. Aujourd’hui, nous voyons la France à travers un filtre médiatique et politique qui est biaisé. Le pays est sans doute bien plus raisonnable qu’on ne l’imagine. Au fond, c’est peut-être l’un des tout derniers espoirs qui subsistent. Et si, malgré tout, tout cela devait échouer, alors il faudra admettre que les Français auront vraiment choisi leur destin.


Dans la même logique, je pense qu’il faudrait avoir le courage de reconnaître que les entreprises, qui créent la richesse du pays, n’ont aucune représentation politique. On pourrait imaginer un droit de vote partiel ou consultatif pour les personnes morales au-delà d’un certain niveau de chiffre d’affaires. Pas pour donner un pouvoir exorbitant aux entreprises, mais pour contrebalancer le vote naturellement étatiste d’une société devenue dépendante de l’Etat. Ce serait un moyen de réintroduire une vision libérale dans un pays qui l’a presque totalement perdue.


Si rien ne change, la France finira par bouger, mais sous la contrainte. Soit par une colère interne qui prendra la forme de violence, soit par un choc externe, monétaire ou géopolitique. Les pays très endettés ne changent jamais par confort. Ils changent parce qu’ils y sont forcés. J’aimerais que la France anticipe ce moment au lieu de l’attendre.

 
 
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