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Partie IX : L’avertissement venu d’Amérique

  • C.F.
  • 27 déc. 2025
  • 5 min de lecture

Il arrive parfois qu’une vérité soit plus visible depuis l’extérieur que depuis l’intérieur, comme une galaxie que l’on observe mal quand on y est plongé mais dont la forme devient évidente dès que l’on prend du recul, et l’Europe, plus encore la France, est aujourd’hui dans cette situation, au cœur de son propre déclin, précisément pour cela incapable de le percevoir clairement, et c’est dans ce contexte que la réélection de Donald Trump et la publication fin 2025 de la nouvelle Stratégie de Sécurité Nationale américaine ont suscité en Europe une vague de critiques, dans nos médias comme chez nos élites politiques, où le diagnostic venu de Washington est disqualifié d’emblée comme populiste, brutal, trumpiste, voire impérialiste, ce qui est confortable, mais probablement une erreur historique, non parce que le trumpisme serait un modèle, il ne l’est pas, ni parce que les États-Unis seraient devenus moralement supérieurs, ils ne le sont pas davantage, mais parce que derrière le vernis, derrière l’excès, derrière une rhétorique parfois brutale, il y a un constat largement partagé aux États-Unis, y compris chez de nombreux démocrates : l’Europe est en déclin et refuse de le regarder en face.


Car lorsqu’on discute avec des citoyens américains, un thème revient sans cesse, presque viscéralement, la peur de « devenir comme l’Europe », une société vieillissante, une économie anesthésiée par l’État, une culture qui valorise la protection plus que le risque, une démocratie qui promet plus qu’elle ne peut produire, et pour beaucoup d’Américains l’Europe n’est pas un modèle enviable mais le miroir de leurs plus grandes peurs, voilà pourquoi ils sont durs avec nous, non par haine mais parce qu’ils voient en nous une trajectoire à éviter, c’est profondément culturel, les Américains respectent la force, l’énergie, la capacité à se battre, à se réinventer, ils n’aiment pas le statu quo, ils n’aiment pas les sociétés qui s’installent dans la gestion du déclin, et dans leur imaginaire une civilisation qui ne se réforme plus est une civilisation qui a déjà renoncé, et vue d’outre-Atlantique l’Europe donne de plus en plus cette impression.


Contrairement à ce que suggèrent certains discours européens, les États-Unis ne veulent pas le mal de l’Europe, culturellement, historiquement, politiquement, l’Europe reste de très loin leur allié le plus proche, aucun autre ensemble ne partage autant de références, de valeurs, d’histoire et de destin, mais précisément pour cela ils ne nous ménagent pas, ils ne parlent pas à l’Europe comme à un partenaire exotique mais comme à un allié affaibli qu’il faudrait réveiller, car à leurs yeux une Europe forte est une nécessité stratégique dans un monde où leur propre hégémonie est contestée par la Chine, et le message est simple : réveillez-vous, redevenez puissants, faites votre part, ce n’est pas une menace, c’est un avertissement.


Pourtant en Europe la réaction dominante est révélatrice, plutôt que de discuter le fond on attaque la forme, plutôt que d’examiner le diagnostic on disqualifie celui qui le porte, c’est plus confortable de dire que Trump n’est plus notre allié, que les Américains sont devenus protectionnistes, que l’Europe doit s’émanciper des États-Unis, car tout cela évite une question autrement plus dérangeante : et si derrière l’arrogance américaine il y avait une part de vérité, car les faits sont là, déclin démographique, croissance anémique, désindustrialisation, dépendance énergétique, technologique et militaire, États surendettés, institutions paralysées, cultures politiques figées, et l’Europe ressemble de plus en plus à ce que j’ai décrit pour la France dans les parties précédentes, un système verrouillé, presque insoluble, et dire qu’elle est devenue une forme d’« UERSS » choque mais l’image n’est pas absurde, centralisation, hypertrophie normative, primat du politique sur l’économique, obsession de la protection, incapacité à réformer autrement qu’à la marge, une bureaucratie qui croit pouvoir remplacer l’énergie des peuples, les Américains voient cela, peut-être mieux que nous.


Car personnellement je n’ai jamais aussi bien compris la France que lorsque j’étais à vingt mille kilomètres, en Océanie, il y a quinze ans, l’éloignement donne une lucidité que la proximité interdit, et les États-Unis sont aujourd’hui dans cette position par rapport à l’Europe, ils ne vivent pas notre déclin de l’intérieur, ils l’observent, le comparent, le projettent, et ce qu’ils voient ne les rassure pas, nous sommes pour eux une civilisation qui s’installe dans le confort du passé pendant que le monde entre dans une nouvelle ère de compétition technologique, industrielle et géopolitique.


Il faut aussi comprendre le moment américain, car avec le recul il apparaît que le 11 septembre 2001 a profondément détourné les États-Unis de leurs intérêts stratégiques, pendant vingt ans ils ont englouti des ressources colossales dans des guerres périphériques, creusant leur dette, dispersant leur énergie, pendant que la Chine construisait patiemment sa puissance économique et industrielle, ils ne l’ont pas vu venir, mais depuis quelques années le mouvement s’inverse, réindustrialisation, maîtrise des chaînes critiques, investissements massifs dans les technologies clés, alignement des élites politiques sur les enjeux de puissance, et surtout une société civile qui même dans les pires moments a su faire émerger des géants du numérique, de l’IA, du cloud, des semi-conducteurs, de la biotechnologie, car l’Amérique a cette capacité de résurrection que l’histoire lui a déjà vue plusieurs fois, et c’est cela que beaucoup en Europe sous-estiment, les États-Unis ne sont peut-être plus hégémoniques comme il y a trente ans mais ils restent la civilisation la plus capable de se réinventer vite quand elle se sent menacée, et c’est exactement ce qui est en train de se produire.


Alors face à cela quelles sont les options européennes, la Russie, un nain économique et technologique désormais disqualifié stratégiquement, la Chine, une civilisation trop éloignée culturellement, auto-suffisante et dont la masse interdit toute relation d’égal à égal, l’Afrique, potentiel immense mais encore trop instable, l’Amérique du Sud structurellement fragile, l’Inde prometteuse mais encore trop tôt, et la réalité est brutale : les États-Unis sont et resteront longtemps notre meilleur allié possible, croire que l’Europe pourrait décrocher des États-Unis et rebondir ensuite est un espoir dangereux, car l’histoire montre que les décrochages technologiques se paient parfois pendant des siècles, et l’Europe joue aujourd’hui avec ce risque.


Il ne s’agit pas de devenir des vassaux, ni d’accepter naïvement tout ce que disent les Américains, il s’agit de faire ce que toute civilisation adulte devrait faire : écouter les critiques, trier le bon grain de l’ivraie et se regarder sans complaisance, car la facilité serait de se retrancher derrière nos certitudes, de dénoncer l’arrogance américaine, de répondre au protectionnisme par le protectionnisme, de transformer un allié exigeant en ennemi commode, mais ce serait encore une fois choisir le confort plutôt que la vérité, et mettre toutes les critiques sur le compte du trumpisme est une erreur, car cette musique existe aux États-Unis depuis des décennies, beaucoup de démocrates pensent aussi que l’Europe est en déclin culturel, politique, militaire et économique, Trump ne fait que le dire plus fort, plus brutalement, ce n’est pas seulement une posture politique, c’est une mentalité américaine.


Et de mon point de vue les États-Unis sont en train de revenir au centre du jeu mondial, ils ont compris leurs erreurs, réorienté leurs priorités, retrouvé le sens de la puissance, tandis que l’Europe donne l’impression inverse, celle d’une civilisation qui gère ses contradictions plutôt que de les résoudre, qui administre son modèle plutôt que de le refonder, qui protège ses rentes plutôt que de reconstruire sa force, et si nous décrochons des États-Unis maintenant nous n’entrerons pas dans une ère d’autonomie glorieuse mais dans une accélération du déclin, car les Américains nous secouent non parce qu’ils nous méprisent mais parce qu’ils sentent que nous nous endormons, et il serait tragique que nous interprétions ce choc comme une agression alors qu’il pourrait être notre dernier signal d’alarme.

 
 
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