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Partie V : La monnaie comme infrastructure politique : la solution impossible pour la France

  • C.F.
  • 22 nov.
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : 23 nov.

On croit souvent que la monnaie n’est qu’un outil technique, un instrument d’échange, une sorte de plomberie économique dont seuls les spécialistes devraient se préoccuper. C’est une erreur qui a coûté cher à ce pays. La monnaie est bien plus qu’un moyen de paiement. C’est une infrastructure politique. Elle façonne les comportements collectifs, elle détermine ce que les gouvernements peuvent promettre, elle organise les illusions, elle structure l’imaginaire national. Elle décide, en silence, de la frontière entre le possible et le mensonge.


Une monnaie dure, partout où elle a existé, a imposé la responsabilité. Elle oblige un État à dire la vérité. Elle contraint les budgets. Elle empêche les promesses financées par la dette. Elle interdit d’acheter le consentement politique avec de la monnaie créée à bon marché. Elle met à nu les artifices et renvoie chacun à une réalité souvent moins flatteuse que les slogans. Elle agit comme une forme de constitution économique qui interdit la fuite. Tout gouvernement qui veut distribuer sans produire, tout pouvoir qui espère repousser le réel, toute majorité tentée de vivre au-dessus de ses moyens s’en trouve immédiatement limité. Une monnaie dure n’est pas seulement un choix économique. C’est un choix moral. C’est accepter la contrainte comme fondement de la liberté. C’est refuser la facilité comme mode de gouvernement.


Mais la France n’est pas un pays construit sur cette logique. Son modèle politique repose sur une monnaie souple, accommodante, malléable. Les décennies de déficits n’auraient pas été possibles autrement. Le financement permanent de l’État-providence, l’empilement des droits sans contreparties, l’illusion d’un niveau de vie préservé coûte que coûte, tout cela nécessite une monnaie que l’on peut étirer, dévoyer, façonner à volonté. Le pays s’est habitué à cette magie silencieuse qui permet de distribuer ce que personne n’a produit, de financer aujourd’hui ce que l’on fera payer demain, de repousser les ajustements que d’autres nations affrontent de face. Au fil du temps, l’économie française est devenue dépendante de cette souplesse monétaire comme un organisme peut devenir dépendant d’une drogue douce. Elle apaise, elle rassure, elle évite la douleur, mais elle fragilise le corps qu’elle prétend protéger.


Imaginer une monnaie dure dans un tel contexte tient presque du contresens anthropologique. Une monnaie dure, en France, signifierait un retour brutal au réel. Elle imposerait l’équilibre, elle contraindrait les dépenses, elle mettrait fin aux déficits qui financent la paix sociale depuis quarante ans. L’État devrait réduire sa voilure. Les promesses politiques seraient soudain limitées par la capacité réelle du pays à produire. Les droits sociaux devraient être alignés sur la richesse effectivement créée. Le choc serait immense. Avant même de voir les bénéfices d’une telle discipline, la rue s’enflammerait, les gouvernements tomberaient les uns après les autres, et le pays s’enfoncerait dans une crise sociale d’une ampleur inédite. Ce n’est pas un jugement. C’est une simple observation de la culture politique française.


Car au fond, la France n’a pas seulement besoin d’une monnaie molle pour fonctionner. Elle la désire. Elle y tient. Elle y trouve un confort psychologique, une rassurance permanente, une forme de douceur anesthésiante qui lui permet d’éviter la dureté du réel. La monnaie souple est devenue l’un des instruments de la servitude volontaire dont parlait La Boétie. Non pas une servitude imposée par la violence, mais une servitude choisie, acceptée, presque recherchée. La Boétie écrivait que les peuples ne sont pas tant forcés à servir qu’ils ne sont séduits. La France en est l’illustration parfaite. Elle préfère une liberté limitée mais sécurisante à une liberté exigeante. Elle préfère la promesse à l’effort, la protection à l’autonomie, l’assistance à la responsabilité. Une monnaie dure, qui exige de chacun un rapport adulte à la réalité, serait rejetée instinctivement.


Il faut avoir l’honnêteté de regarder ce pays tel qu’il est, et non tel qu’on aimerait qu’il soit. La France n’acceptera jamais volontairement une discipline monétaire. Elle n’abandonnera pas la facilité tant que cette facilité restera disponible. Elle ne renoncera pas à l’illusion tant que celle-ci pourra être financée. Elle ne basculera vers la responsabilité que contrainte par un choc extérieur, violent, inévitable, comme la plupart des nations très endettées de l’histoire. On peut déplorer cette situation, on ne peut pas la nier.


C’est pourquoi la solution monétaire pour la France n’existe pas. Ou plutôt, elle existe, mais elle n’est pas nationale. Elle ne peut être qu’individuelle. Un pays peut préférer la servitude douce, mais des individus peuvent choisir d’y échapper. Une société entière peut continuer à croire à la magie, mais chacun peut décider de ne plus s’y laisser prendre. La monnaie ne sauvera pas la France, parce que la France ne veut pas être sauvée de cette manière. Mais elle peut sauver les Français lucides, prudents, prévoyants, ceux qui se préparent à traverser la tempête qui s’annonce.


Il existe aujourd’hui des instruments monétaires résistants, globaux, indépendants des États, incorruptibles et insensibles aux illusions collectives. Ils ne réformeront pas la France. Ils ne changeront pas sa culture politique. Ils ne mettront pas fin à la servitude volontaire. Mais ils offriront une planche de salut à ceux qui refusent de l’accepter comme destin. Ceux-là pourront traverser les années qui viennent avec une liberté que le reste du pays aura perdue.


La monnaie n’est pas la solution de la France. Elle sera la solution des Français qui refusent d’attendre que la France change.

 
 
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