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Partie VII : Bitcoin Treasury Companies : le retour des banques centrales privées

  • C.F.
  • il y a 5 jours
  • 5 min de lecture

Il arrive que certaines soirées donnent l’impression de voir l’avenir se lever au coin d’un écran. Ce fut mon cas en regardant la keynote d’Éric Larchevêque. Non pas seulement pour le contenu, déjà riche, mais pour la mise en scène, l’ambition, l’énergie presque américaine de l’exercice, tout en restant fidèle à une introspection très française. Éric a déroulé une vision dont les fondations résonnaient avec mes propres écrits : le test du marshmallow, l’effondrement du temps long, les dérives démocratiques qui anesthésient progressivement les nations, les illusions monétaires qui les maintiennent artificiellement en apesanteur. Il a convoqué Hayek, avec cette manière si rare en France de citer un auteur libéral sans s’en excuser.


Mais le cœur de la soirée tenait évidemment dans l’annonce de TBSO, sa Bitcoin Treasury Company.

Je dois être honnête : je m’attendais à une annonce encore plus fracassante. Et puis, après réflexion, je me suis dit que si quelque chose semblait sobre, c’est peut-être simplement que nous avons du mal à mesurer immédiatement la portée d’un projet de ce type.


Car une Bitcoin Treasury Company n’est pas un produit financier de plus dans un marché saturé. C’est possiblement le retour d’un modèle oublié : celui des institutions privées qui, avant que les États ne s’en emparent définitivement, jouaient un rôle central dans la stabilité monétaire. La Bank of England, la Banque de France, et d’autres, furent longtemps des entités semi-privées, des sortes de Gold Treasury Companies, dont la mission était d’ancrer la monnaie dans une réserve tangible.


En lançant une société cotée dont la vocation est d’accumuler du bitcoin comme actif de réserve, Éric ne crée pas un concept nouveau. Il réactive un principe historique, mais dans un cadre technologique et monétaire totalement différent. Michael Saylor l’a démontré avec Strategy. D’autres acteurs, comme Capital B en France, avancent déjà sur ce terrain avec sérieux et vision. TBSO s’inscrit donc dans un mouvement plus vaste qui, peut-être, préfigure une recomposition profonde de notre manière d’organiser la réserve de valeur.


Cette trajectoire est ambitieuse. Peut-être même plus qu’on ne le croit encore. Une Bitcoin Treasury Company agit comme un vecteur d’accélération, aspirant la valeur d’un système fiat épuisé pour la déplacer vers une monnaie dure. C’est une sorte de trou noir financier qui convertit la dette molle en réserve incorruptible. Une translation silencieuse, presque inévitable.


Pourtant, au-delà de l’enthousiasme, j’avais un souhait supplémentaire. J’espérais que l’architecture entrepreneuriale présentée inclue aussi un autre pilier : un entrepôt monétaire en euros, une idée dont j’ai parlé dans ma Partie VI, inspirée par Hayek, lui-même d’Irving Fisher, et prolongée ensuite par Rothbard ou Huerta de Soto. Loin d’être technique, c’est l’une des idées les plus simples, les plus élégantes et, paradoxalement, les plus subversives de toute la théorie monétaire moderne. Elle s’inscrit d’ailleurs dans un vieux débat qui structura toute la pensée monétaire moderne : celui entre la Currency School et la Banking School.


Un entrepôt monétaire est un coffre monétaire fiat à 100 % réserves. Aucun prêt. Aucune transformation. Aucune création monétaire. Aucun achat de dette publique. Aucune participation au circuit fiat.

Dit autrement : chaque euro déposé reste un euro. Pas un euro partiellement disponible. Pas un euro dilué dans des crédits. Pas un euro devenu matière première pour les banques.


Les avantages pour les utilisateurs seraient immenses. D’abord la sécurité absolue des fonds au niveau du bilan, tant que la crise touche les banques et non la monnaie elle-même. Pas une sécurité marketing, comme celle que les banques promettent, mais une sécurité structurelle. L’argent n’est jamais engagé, jamais risqué, jamais exposé aux faillites bancaires, aux "bank run" ou aux crises de liquidité. Dans une époque marquée par des chocs systémiques, par la défiance envers les institutions, par la multiplication des scandales financiers, un tel service deviendrait immédiatement attractif.


Ensuite l’entrepôt répond parfaitement aux attentes culturelles de notre époque. La société veut désormais séparer le stockage de la prise de risque. Le grand public ne comprend pas, et n’a jamais vraiment compris, que son argent en banque n’est pas réellement le sien. Que ce qu’il considère comme un dépôt est en réalité une créance. Un entrepôt monétaire éliminerait ce malentendu fondateur. Ce serait un produit simple, lisible, rassurant.


Commercialement, l’argumentaire serait imparable : votre argent ne sert qu’à être là. Vous choisissez la neutralité monétaire. Vous retirez à la banque sa capacité d’utiliser votre épargne pour alimenter la dette publique. Vous vous placez en dehors du cycle inflationniste sans quitter l’euro.


Pédagogiquement, ce serait un outil extraordinaire pour préparer les citoyens à la logique de bitcoin. L’entrepôt serait un sas, une passerelle, un lieu de transition entre la monnaie molle et la monnaie dure. Une institution temporaire, mais cruciale, qui ancrerait dans l’esprit collectif l’idée que la monnaie peut être honnête sans pour autant être déconnectée du quotidien. Et une fois la transition accomplie, il disparaîtrait naturellement.


Je comprends pourtant pourquoi ce pilier n’a pas été ajouté par Éric. Il aurait mis à dos les banques, l’État, la BCE. Il aurait été incompatible avec la logique de levier nécessaire à une Bitcoin Treasury Company. Il aurait été perçu comme trop frontal, trop transgressif, trop dangereux pour le statu quo. Mais je conserve tout de même une forme de regret intellectuel. Cela aurait été un pont magnifique entre le système fiat en déclin et un avenir éventuellement bitcoinisé.


L’autre idée évoquée lors de la keynote, la création d’une Network Society, m’a touché pour une raison différente. Elle rappelle mes réflexions sur la société civile, le temps long, les bâtisseurs silencieux, et la dimension anthropologique de Bitcoin. Une plateforme mondiale d’individus partageant les mêmes valeurs : souveraineté individuelle, responsabilité, honnêteté comptable, résistance au pouvoir arbitraire. Une diplomatie parallèle, une alliance informelle entre les John Galt de notre époque. En France, un tel réseau pèsera sans doute peu. Le pays est devenu trop hermétique à ce type d’idées. Mais à l’échelle internationale, l’intuition est brillante. Donner une cohésion culturelle à une dynamique monétaire déjà en marche est sans doute l’une des conditions de son succès.


Reste l’essentiel. Voir un entrepreneur français porter un projet de cette ampleur, avec cette clarté conceptuelle, ce courage personnel, cette cohérence intellectuelle, est un événement en soi. Dans un pays où tout décourage l’esprit d’entreprise, où l’ambition individuelle est suspecte, où l’audace se paie cher, cela relève presque de l’anomalie sociologique. Beaucoup le détesteront. C’est normal. On mesure la force d’un projet à la qualité de ses opposants.


Il y a plusieurs années, j’ai eu l’occasion de faire signer par Éric un exemplaire de Pour une vraie concurrence des monnaies de Hayek. Un geste symbolique que je partagerai en fin d’article. Et en regardant sa keynote, je me suis dit que ce livre trouvait peut-être là l’un de ses héritiers naturels. Non pas un héritier théorique, mais un héritier en actes. De ceux qui transforment les idées en institutions et les institutions en avenir.


Tout commence toujours par un individu qui agit.

L’Action Humaine…


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