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Partie VIII : La culture, cette trajectoire que seul un choc peut dévier

  • C.F.
  • 12min
  • 5 min de lecture

Il existe des réalités qu’un pays peut contourner, d’autres qu’il peut ignorer, et puis d’autres encore qui ne cèdent jamais, quelles que soient les réformes, les crises, les alternances ou les illusions. Les cultures nationales appartiennent à cette dernière catégorie. Elles ne se réforment pas. Elles se déplacent parfois, elles s’adaptent à la marge, elles absorbent des influences extérieures, mais elles résistent toujours au cœur. La France en est un exemple presque académique. Elle n’est pas seulement un territoire, pas seulement une République, pas seulement un État. Elle est une civilisation cohérente, ancienne, structurée par des siècles d’histoire longue, façonnée par le catholicisme, polie par la monarchie, centralisée par l’administration, disciplinée par l’école, recentralisée ensuite par la République elle-même. La France a traversé mille ans en restant fondamentalement la même. Il est vain de croire qu’elle changera par décret ou par campagne électorale.


Pourquoi un pays n’aime-t-il pas spontanément l’économie de marché, l’entreprise ou la réussite individuelle ? Pourquoi se méfie-t-il autant de l’argent, pourquoi valorise-t-il l’égalité plus que la liberté ? Ce n’est pas une anomalie contemporaine. C’est un héritage. La France s’est construite dans le giron du catholicisme et l’on oublie trop souvent ce que cela signifie. Tous les catholiques sont chrétiens, mais tous les chrétiens ne sont pas catholiques. Cette distinction, qui semble un détail théologique, dit en réalité l’essentiel. Dans la culture catholique traditionnelle, l’argent n’est jamais seulement un outil. Il est une tentation. La richesse doit s’excuser, la réussite doit rester discrète, l’usure fut longtemps condamnée, l’accumulation suspecte. L’ordre moral prime sur l’ordre économique. Le travail est un devoir, pas une affirmation de soi. La stabilité est préférable à l’audace. Le risque est un vice, pas une vertu. La société repose sur une hiérarchie verticale où chacun occupe une place déterminée, et où l’on préfère l’harmonie à la compétition.


Cette culture n’a jamais réellement disparu. Elle s’est sécularisée, déplacée, réécrite dans le langage républicain, mais la structure mentale est restée la même. Là où le catholicisme disait que la richesse corrompt, la République sociale dit que la richesse divise. Là où l’Église valorisait la charité, l’État valorise la redistribution. Là où la doctrine médiévale condamnait l’usure, la culture moderne se méfie de la finance. C’est la même logique, simplement repeinte. Et l’on comprend alors pourquoi la France s’est toujours mieux entendue avec l’État qu’avec le marché. L’État a pris la place de l’Église. Paris a pris la place de Rome. La technocratie a pris la place du clergé. L’administration a pris la place des ordres. La centralisation a pris la place de la verticalité religieuse. Rien n’a vraiment changé, sinon les noms des institutions.


À l’inverse, le monde anglo-saxon et les pays du Nord ont été travaillés par une autre matrice, protestante celle-là. Weber l’a perçu avant tout le monde. Le capitalisme n’est pas une invention technique. C’est un phénomène moral. Dans les pays protestants, le travail devient vocation individuelle, la réussite matérielle devient signe possible de discipline, l’épargne devient une vertu, la frugalité un devoir et l’autonomie une obligation. La richesse n’est pas honteuse parce qu’elle ne symbolise plus la tentation. Elle symbolise la rigueur. Le marchand n’est pas un suspect. Il est un citoyen utile. L’entreprise n’est pas une dérive. Elle est un pilier. Le marché n’est pas une menace. Il est un lieu de responsabilité. C’est là que le capitalisme moderne s’est enraciné, dans des cultures qui valorisaient l’individu, la discipline personnelle, la réussite, la responsabilité et la contractualisation des rapports sociaux.


Tel est le contraste fondamental. La France pense le monde comme un ordre vertical qu’il faut maintenir, les pays protestants le pensent comme un ordre spontané qu’il faut libérer. Voilà pourquoi notre pays aime l’État, supporte la hiérarchie, respecte le statut, mais se méfie de l’argent, déteste l’enrichissement, suspecte l’entreprise et redoute le marché. On ne corrige pas une structure mentale en changeant un ministre ou en promouvant l’innovation. On ne la transforme pas en votant une loi. On ne déprogramme pas mille ans d’histoire en cinq ans de réformes. C’est pour cela que toute tentative d’installer en France un rapport détendu au capitalisme se heurte toujours à une muraille invisible. Une anthropologie collective.


Et cette inertie n’est pas uniquement une faiblesse. Une culture qui change peu peut aussi traverser les siècles sans se dissoudre. La France a résisté à des invasions, à des guerres, à des crises qui auraient pulvérisé des nations plus flexibles. Elle a conservé une identité stable là où tant d’autres ont disparu. Elle possède une cohésion qui a parfois été un avantage considérable, une capacité de résilience dont peu de peuples peuvent se prévaloir. Mais cette force devient faiblesse dès lors que le monde exige exactement l’inverse. L’agilité, le risque, la compétition, l’innovation rapide, une économie ouverte où la responsabilité individuelle remplace la protection du groupe. Depuis quarante ans, le monde récompense les cultures protestantes, pas les cultures catholiques. Il récompense l’autonomie, pas la centralisation. Il récompense le marché, pas l’administration. Il récompense l’épargne productive, pas la dépense publique. C’est notre drame silencieux. Le modèle français excelle dans un monde qui n’existe plus.


C’est exactement pour cela que Bitcoin, dans ce pays, se heurte à un plafond invisible. La monnaie dure est un concept protestant dans une civilisation catholique. Bitcoin responsabilise là où la France protège. Il punit les illusions là où la France s’en nourrit. Il impose la discipline là où la France préfère l’État. Rien d’étonnant à ce que son adoption soit lente, hésitante, prudente, presque timide. Bitcoin n’est pas seulement un protocole. C’est une contre-culture, une contradiction vivante des réflexes anthropologiques français.


Et il y a peut-être une raison plus profonde encore, presque philosophique, que même les bitcoiners oublient souvent. Une société fait spontanément plus confiance à ce qui est la somme de son histoire qu’à une nouveauté, même supérieure dans sa conception. Rien de ce qui structure vraiment un pays, sa culture, sa monnaie, son rapport à l’autorité, n’est apparu par hasard. Ce sont des couches d’expériences accumulées, des cicatrices, des compromis, des victoires et des renoncements. La France porte mille ans de sédimentation politique et morale, et le système monétaire fiat lui-même, qu’on critique à juste titre, n’est pas né d’une abstraction récente. C’est une stratification historique, depuis les dévaluations royales jusqu’aux guerres mondiales, des crises bancaires à Bretton Woods, de Nixon aux banques centrales modernes. C’est un édifice composite, imparfait, mais familier, compréhensible, reconnaissable. D’où cette question, rarement posée. Une nouveauté monétaire, même élégante et rigoureuse comme Bitcoin, peut-elle remplacer aisément une construction qui est la somme de l’histoire ? Les peuples ne se fient pas seulement à la logique. Ils se fient au temps. On ne remplace pas une longue continuité par une perfection conceptuelle. On ne substitue pas un siècle de réflexion à un millénaire d’habitude.


C’est pourtant tout le paradoxe. Bitcoin est supérieur techniquement, conceptuellement, monétairement, mais il est jeune. Et la jeunesse, dans une vieille civilisation, inspire toujours de la prudence. C’est d’ailleurs pour cela que l’idée de l’entrepôt monétaire prend tout son sens. Un espace intermédiaire, un sas culturel, un lieu où les Français peuvent s’accoutumer à la discipline d’une monnaie dure sans rompre brutalement avec leur histoire monétaire faite d’élasticité, de soutien étatique et de protection implicite.


Et si la France change un jour, ce ne sera pas par volonté politique, ni par un effet de mode, ni même par conviction intellectuelle. Elle changera comme elle l’a toujours fait, sous contrainte. Les nations ne se réforment que lorsqu’elles ne peuvent plus continuer comme avant. Peut-être qu’un effondrement de la dette, une perte de confiance dans l’État central ou une crise monétaire majeure forcera cette mue. Peut-être pas. Une culture peut préférer souffrir plutôt que se renier. Une société peut tenir à son histoire plus qu’à son avenir.


Changer la culture d’un pays relève de l’impossible. Changer la monnaie d’un pays peut l’être encore davantage. La culture cède seulement lorsque la réalité la brise. Et dans ce duel silencieux entre ce que nous avons été et ce que nous pourrions devenir, nul ne peut dire ce qui cédera en premier, la France ou le réel.

 
 
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