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Partie XII : Progrès, entrepreneurs et incitations

  • C.F.
  • 31 déc. 2025
  • 5 min de lecture

On parle souvent du progrès comme d’un objectif politique. C’est une erreur fondamentale. Le progrès n’est ni un programme, ni une promesse électorale, ni un droit collectif que l’on pourrait distribuer. Il n’est pas le fruit d’un plan, encore moins d’un ministère. Le progrès est une conséquence. Une conséquence rare, fragile, et profondément conditionnelle.


Les sociétés qui progressent ne sont pas celles qui le décrètent, mais celles qui réunissent, souvent sans même en avoir pleinement conscience, les conditions qui rendent le progrès possible. Les autres peuvent bien multiplier les discours sur l’innovation, la transition, la modernisation ou la compétitivité, rien ne se produit durablement si ces conditions ne sont pas réunies. La France illustre parfaitement cette confusion. Elle parle de progrès en permanence, tout en détruisant méthodiquement ce qui le rend possible.


Il faut commencer par un rappel simple, presque trivial, mais devenu inaudible dans le débat public français. Le progrès ne naît pas spontanément de l’État. Il n’a jamais existé de progrès durable issu d’une administration, d’un plan ou d’une autorité centrale lorsqu’il s’agit d’innover, de créer du nouveau ou de déplacer la frontière technologique. L’État n’invente pas, il n’explore pas, il n’expérimente pas. Il peut accompagner, parfois amortir, exceptionnellement accélérer, mais il ne crée pas le progrès au sens fort du terme.


Cela ne signifie pas que l’État soit inutile ou illégitime. Toute économie de marché repose sur un socle institutionnel préalable. Le droit de propriété, la sécurité, la justice, l’exécution des contrats, la stabilité juridique sont des conditions nécessaires au fonctionnement du marché. Sans règles du jeu claires, sans institutions solides, il n’y a ni investissement, ni prise de risque, ni accumulation de capital. En ce sens, l’État est une infrastructure, pas un moteur.


Il existe également des phases historiques où l’État peut jouer un rôle moteur dans le rattrapage économique. Lorsqu’un pays est en retard technologique, lorsqu’il s’agit de copier, d’imiter, de diffuser des techniques déjà existantes, une croissance de type ricardien ou extensive peut être organisée, partiellement, par la puissance publique. L’industrialisation tardive, la reconstruction d’après-guerre ou certains épisodes de convergence en témoignent. Mais ce type de croissance est par nature limité. Il s’épuise dès que le rattrapage est achevé.


Lorsque l’économie atteint la frontière technologique, lorsque la question n’est plus de produire plus avec les mêmes recettes mais d’inventer ce qui n’existe pas encore, le rôle de l’État s’arrête. L’innovation ne se planifie pas. Elle ne se décrète pas. Elle ne se coordonne pas par le haut. Elle émerge d’un processus décentralisé, concurrentiel, chaotique, porté par le marché privé et par des entrepreneurs qui prennent des risques que l’État, par nature, ne peut ni ne veut prendre.


Si le progrès ne vient pas de l’État, il vient nécessairement de quelqu’un. Ce quelqu’un, ce n’est pas la société, ni le collectif, ni l’intérêt général incarné par une structure abstraite. Ce sont des individus. Des entrepreneurs.


L’entrepreneur n’est pas un héros moral. Il n’est ni un saint, ni un visionnaire désintéressé animé par le bien commun. Il est un acteur rationnel, imparfait, parfois opportuniste, souvent obsédé par son projet, son produit, sa solution. Il prend des risques là où d’autres cherchent la sécurité. Il engage son temps, son capital, sa réputation, parfois sa santé, dans une incertitude totale.


Pourquoi le fait il. La réponse dérange, mais elle est essentielle. Parce qu’il existe une incitation.


Cette incitation n’est pas toujours formulée consciemment comme un objectif de richesse. Beaucoup d’entrepreneurs ne démarrent pas pour devenir riches. Mais ils savent, même confusément, que si leur projet réussit, l’asymétrie sera en leur faveur. Que le succès peut rapporter infiniment plus que l’échec ne coûte. Et c’est précisément cette asymétrie qui rend le risque rationnel. Supprimez cette incitation, et vous supprimez le progrès.


Il faut avoir le courage de le dire clairement. L’argent est une incitation fondamentale du progrès. Non pas parce que l’argent serait une fin morale, mais parce qu’il est une récompense. Un signal. Une mesure de la valeur créée aux yeux des autres.


Dans une économie de marché fonctionnelle, devenir riche n’est pas une anomalie morale. C’est le symptôme d’un problème résolu à grande échelle. C’est la traduction monétaire d’une utilité perçue. L’argent ne dit pas que quelqu’un est vertueux. Il dit que quelqu’un a répondu à une demande.


Les sociétés qui progressent sont celles qui acceptent ce mécanisme sans le moraliser excessivement. Elles comprennent que l’enrichissement individuel n’est pas un vol collectif, mais souvent la condition préalable à l’investissement, à l’innovation et à la diffusion du progrès. La France, à l’inverse, entretient un rapport profondément malsain à la richesse. Elle la tolère, mais ne l’accepte pas. Elle la permet, mais la soupçonne. Elle l’autorise, mais la punit symboliquement et fiscalement. Réussir est possible, mais toujours provisoire, toujours suspect, toujours sous condition de discrétion.


La comparaison avec les États Unis est ici éclairante, non pas parce que l’Amérique serait parfaite, mais parce qu’elle révèle un différentiel culturel décisif. Aux États Unis, une majorité de la population croit encore, même de manière naïve ou exagérée, qu’il est possible de devenir riche. Que la réussite, bien que difficile, est accessible. Que le système, malgré ses défauts, n’est pas entièrement verrouillé. Cette croyance est peut être moins vraie qu’il y a cinquante ans, mais elle reste suffisamment répandue pour structurer les comportements.


En France, la situation est inverse. Une majorité de citoyens ne croit pas que devenir riche soit un objectif atteignable pour elle. La richesse est perçue comme un état réservé aux autres. Héritiers, insiders, privilégiés, chanceux ou fraudeurs. Dès lors, l’enrichissement des uns n’apparaît pas comme une promesse, mais comme une injustice.


Cette différence est décisive. Là où une société perçoit la richesse comme accessible, elle l’accepte. Là où elle la perçoit comme inaccessible, elle la rejette. Et ce rejet alimente un ressentiment politique qui conduit mécaniquement à la surtaxation, à la réglementation punitive et à la destruction des incitations.


On commet souvent l’erreur de réduire la fiscalité à une question de rendement budgétaire. C’est faux. L’impôt est avant tout un message. Lorsqu’un pays ponctionne lourdement la réussite, modifie sans cesse les règles, empile les taxes, complexifie la vie entrepreneuriale et transforme chaque succès en problème à corriger, il envoie un signal limpide. Réussir est toléré, mais malvenu.


Ce signal est entendu. Il ne décourage pas uniquement les très riches. Il décourage surtout les futurs entrepreneurs, ceux qui hésitent, ceux qui pourraient tenter, ceux pour qui le calcul coût bénéfice devient défavorable. Il favorise la prudence, l’optimisation défensive, la fuite des talents, la préférence pour la rente ou l’expatriation plutôt que pour la création.


Un pays qui prétend vouloir le progrès tout en détruisant ses incitations se condamne à importer l’innovation des autres tout en finançant son propre déclin.


Le problème français n’est pas conjoncturel. Il n’est pas lié à un gouvernement, à une réforme ratée ou à une crise temporaire. Il est structurel. La France n’aime pas le risque, elle préfère la protection. Elle n’aime pas l’enrichissement, elle préfère la redistribution. Elle n’aime pas la réussite visible, elle préfère l’égalité statutaire. Elle n’aime pas la destruction créatrice, elle préfère la préservation de l’existant.


Ces préférences ne sont pas illégitimes moralement. Mais elles ont un coût économique. Et ce coût, c’est le progrès. On ne peut pas simultanément vouloir un État omniprésent, une sécurité maximale, une égalité de résultats, une aversion culturelle au risque et un progrès rapide, entrepreneurial et décentralisé. Ces éléments sont incompatibles.


La France continuera longtemps à parler de progrès. Elle continuera à multiplier les plans, les stratégies, les comités, les appels à l’innovation. Mais tant qu’elle refusera d’accepter les conditions réelles du progrès, le marché, le risque, l’échec, la réussite et l’enrichissement, elle restera un pays qui consomme les innovations des autres sans en produire suffisamment lui même.


Le progrès n’est pas une promesse politique.

C’est une conséquence économique.

Et une société qui détruit ses incitations détruit, mécaniquement, son avenir.

 
 
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