Partie XIII : Le progrès libéral et sa dénaturation politique
- C.F.
- 4 janv.
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Dernière mise à jour : il y a 5 jours
La foi dans le progrès est l’un des fondements du libéralisme. Sans elle, il n’y a ni entrepreneuriat, ni innovation, ni accumulation de capital, ni amélioration durable des conditions de vie. L’histoire économique de l’humanité est, dans son immense majorité, une histoire de progrès porté par l’initiative privée, par la liberté d’échanger, par la prise de risque individuelle et par cette incitation fondamentale, souvent caricaturée mais absolument centrale, qu’est la possibilité de s’enrichir. Imaginer que l’homme innove durablement sans incitation relève de la naïveté anthropologique. Sur ce point, Smith, Bastiat ou Hayek avaient vu juste, et l’histoire leur a donné raison.
Mais croire au progrès ne signifie pas croire que tout progrès observé est nécessairement bon. La question n’est donc pas de savoir si le progrès est désirable, il l’est, mais de comprendre pourquoi certaines trajectoires, pourtant issues de mécanismes de marché, finissent par produire des effets délétères, voire destructeurs. Et c’est ici que la confusion intellectuelle est permanente. Ce qui est imputé au capitalisme ou au libéralisme est très souvent la conséquence directe de choix politiques, parfois anciens, parfois lâches, presque toujours court-termistes.
La mondialisation est l’exemple le plus emblématique de cette confusion. À l’origine, il s’agit bien d’un phénomène libéral. Libre-échange, division internationale du travail, spécialisation productive, arbitrage des coûts, diffusion technologique. Pendant plusieurs décennies, ce mouvement a constitué un progrès réel pour l’humanité, et notamment pour les consommateurs occidentaux. Des entreprises européennes et américaines concevaient des produits, les faisaient produire en Asie, en particulier en Chine, et les vendaient à des prix plus bas. Le pouvoir d’achat augmentait, la consommation explosait, et les classes politiques y voyaient une opportunité presque miraculeuse. Maintenir un modèle social coûteux sans en payer immédiatement le prix politique.
Ce choix n’a pourtant jamais été neutre. Il s’est accompagné, en France plus qu’ailleurs, d’une acceptation presque enthousiaste de la désindustrialisation. L’industrie était perçue comme un secteur politiquement ingrat. Ouvriers syndiqués, conflits sociaux, faibles marges, pénibilité, pollution, corporatismes puissants. Les services et la finance devaient prendre le relais. La France a sincèrement cru que l’on pouvait durablement consommer sans produire, redistribuer sans créer, et financer un modèle social généreux dans un monde entré dans une compétition mondiale féroce. Adam Smith aurait parlé d’un oubli de la première loi de l’économie. La richesse des nations vient d’abord de la production.
Avec le recul, le verdict est sans appel. La part de l’industrie dans le PIB français est passée d’environ 25 pour cent dans les années 1970 à autour de 10 pour cent aujourd’hui. Ce n’est pas un ajustement. C’est un effondrement stratégique. Et ce que les décideurs n’avaient absolument pas anticipé, c’est que la Chine ne resterait pas éternellement un simple atelier du monde sous direction occidentale. Elle a rapidement copié, puis amélioré, puis innové. Depuis une quinzaine d’années, elle conçoit ses propres produits. Depuis quelques années, elle inonde littéralement le monde de biens à bas coût sans donneur d’ordre occidental, comme Shein ou Temu, mais aussi de produits capables de concurrencer directement les industries occidentales sur leurs propres segments.
L’Occident a été pris à son propre jeu. Pendant que nous consommions, la Chine construisait. Pendant que nous financions notre modèle social à crédit, elle achetait nos obligations souveraines. La cigale et la fourmi. Aujourd’hui, une fois notre appareil productif largement détruit, notre dépendance aux chaînes d’approvisionnement mondiales devenue critique, et notre modèle social structurellement déficitaire, la question s’impose brutalement. Peut-on encore parler de progrès.
Les défenseurs du modèle français répondront que notre système social est lui-même un immense progrès, et ils n’ont pas entièrement tort. La sécurité sociale, l’assurance chômage, les retraites, l’accès aux soins ont représenté des avancées majeures dans un monde qui connaissait alors une croissance forte, une démographie dynamique et une domination occidentale quasi hégémonique. Mais ce progrès était un progrès secondaire, conditionné par un progrès primaire. La création de richesse. La France a figé ce progrès secondaire comme un acquis intangible, indépendamment de sa capacité réelle à le financer dans un monde radicalement transformé.
C’est ici que la gauche française commet son erreur intellectuelle fondamentale. Elle raisonne presque toujours à partir des symptômes présents, jamais à partir des causes profondes. Si les entreprises ont délocalisé, ce serait la faute du capitalisme. Si l’industrie s’est effondrée, ce serait la faute du marché. Or les entreprises françaises n’ont pas fui par idéologie, mais parce que le coût du travail, alourdi par un modèle social surdimensionné et financé quasi exclusivement sur la production, les rendait structurellement non compétitives. Ce choix était politique. Et il relevait d’une vision court-termiste typiquement idéologique. Préserver coûte que coûte le niveau de protection immédiat, quitte à sacrifier la capacité future à produire.
Aujourd’hui, la situation est encore plus absurde. Le modèle social n’est même plus financé par les recettes, mais par la dette. Et l’on continue pourtant à le qualifier de modèle, comme si un système structurellement déficitaire pouvait servir d’exemple. Aucun acquis social ne devrait être gravé dans le marbre. Dans un monde qui évolue, tout progrès secondaire devrait intégrer une composante paramétrique liée à la production de richesse réelle. La France a érigé son État-providence dans une période historique exceptionnelle. Croissance de rattrapage, démographie dynamique, absence de concurrence mondiale à bas coûts. Puis elle a fait comme si cette parenthèse était une norme éternelle. C’est l’équivalent macroéconomique d’un individu qui contracterait des engagements à vie en se basant sur les meilleures années de revenus de son existence.
La mondialisation aurait pourtant pu être un progrès durable pour la France. Délocaliser certaines productions bas de gamme, préserver les centres de décision, maintenir les donneurs d’ordres, investir dans la montée en gamme industrielle, adapter progressivement le modèle social, alléger le coût du travail, maîtriser l’inflation normative. Mais c’est exactement l’inverse qui a été fait. Et aujourd’hui, ironie ultime, alors que nos entreprises tentaient encore de respecter un minimum de normes sociales et environnementales dans leurs chaînes de production, l’Europe est inondée de produits chinois ne respectant pas nos normes. Nous avons initié le mouvement qui a détruit nos entreprises, et nous subissons désormais ses conséquences sans même les bénéfices initiaux.
Même pour un libéral convaincu, la question du protectionnisme se pose alors inévitablement. La pensée libérale n’est pas monolithique sur ce sujet. Le libéralisme classique défend le libre-échange sous l’hypothèse implicite de règles relativement symétriques. L’école autrichienne, chez Mises ou Hayek, insiste sur un point central. La distorsion vient toujours de l’intervention politique. Lorsque des États manipulent leur monnaie, subventionnent massivement leurs industries ou imposent des normes radicalement asymétriques, le libre-échange cesse d’être libre. Le dilemme libéral n’est donc pas tant le protectionnisme que la manière de rétablir une concurrence honnête sans tomber dans le dirigisme.
Face à une Chine qui manipule sa monnaie, face à des normes sociales et environnementales radicalement divergentes, face à une Union européenne qui persiste, plus naïve que les naïfs, à croire que la mondialisation est une fin en soi, comme en témoignent encore des accords tels que le MERCOSUR, le libre-échange devient une abdication. Trump, sur ce point précis, a peut-être vu plus clair que beaucoup d’élites européennes. Le libre-échange sans réciprocité n’est pas un progrès. C’est une erreur stratégique.
La tension entre idéalisme et fatalisme traverse toute la pensée politique contemporaine. La gauche française est fondamentalement idéaliste. Elle croit que l’on peut corriger indéfiniment le réel par la puissance publique. Les libéraux sont souvent perçus comme fatalistes, alors qu’ils sont simplement réalistes. Ils savent que certaines lois économiques ne se négocient pas. La démocratie elle-même ne protège pas de l’erreur collective. Elle peut même l’amplifier lorsqu’elle est couplée à une ignorance économique massive.
La financiarisation de l’économie illustre parfaitement cette dérive. Elle n’est pas née d’un excès de capitalisme, mais d’une alliance contre-nature entre des États et des systèmes bancaires. Pour financer un modèle social devenu trop coûteux, les États occidentaux ont ouvert les vannes du système monétaire fiat, encouragé l’ingénierie financière et soutenu pendant plus d’une décennie des politiques monétaires ultra-accommodantes. Le résultat a été une inflation massive des actifs rares. Immobilier et actions. Une illusion de richesse, en réalité un gigantesque transfert de richesse.
Ce qui rend cette financiarisation encore plus problématique, c’est qu’elle ne s’est jamais imposée à l’issue d’un débat démocratique clair. Elle s’est installée en silence, par strates successives, dans la coulisse des réformes techniques, des accords prudentiels, des normes européennes et des décisions monétaires présentées comme neutres alors qu’elles étaient profondément politiques. Aucun gouvernement n’a jamais demandé aux Français s’ils souhaitaient transformer leurs banques en machines à crédit immobilier et en acheteurs quasi automatiques de dette souveraine. Aucun programme électoral n’a jamais expliqué que le financement de l’économie réelle serait progressivement relégué au second plan au profit de l’ingénierie financière et de la rente.
Cette mutation s’est faite avec une remarquable continuité idéologique. La gauche y a vu un moyen de financer un modèle social devenu structurellement déficitaire sans affronter la réalité des réformes. La droite y a trouvé un outil commode pour préserver la paix sociale, soutenir artificiellement l’accession à la propriété et maintenir l’illusion de la prospérité. Le centre a accompagné le mouvement au nom de la modernité financière et de l’intégration européenne. Il n’y a pas eu de rupture, parce qu’il n’y a jamais eu de désaccord fondamental. La financiarisation est devenue le terrain d’entente implicite de toute la classe politique française.
La France a même été particulièrement zélée dans cette trajectoire, en poussant très loin le modèle de la grande banque universelle. Là où d’autres pays ont conservé des structures bancaires plus décentralisées, plus proches de l’économie réelle, nous avons favorisé des mastodontes financiers étroitement liés à l’État et à la dette publique. La comparaison avec l’Allemagne est éclairante. Son tissu économique repose encore largement sur des banques régionales, les Sparkassen et les Landesbanken, qui financent depuis des décennies les PME et les entreprises familiales. Ce modèle a maintenu un lien organique entre l’épargne, le crédit et la production. En France, ce lien s’est progressivement distendu, puis rompu.
Nos banques sont devenues rationnelles au sens le plus froid du terme. Pourquoi financer des entrepreneurs, des projets industriels incertains ou des innovations risquées, lorsque le cadre réglementaire et monétaire incite massivement à prêter contre de la pierre, à empiler du crédit immobilier et à acheter de la dette souveraine classée artificiellement sans risque. Ce n’est pas une dérive morale du capitalisme. C’est une optimisation logique dans un système vicié par la politique. Le marché n’a pas failli. Il a obéi aux incitations qui lui ont été données.
Ce glissement silencieux a pourtant des conséquences profondes. Il détourne l’épargne de l’investissement productif, fige l’économie dans des rentes, creuse les inégalités patrimoniales et prépare des fragilités systémiques que peu de citoyens perçoivent encore. Et parce qu’il n’a jamais été débattu, jamais assumé, jamais nommé comme choix collectif, il est aujourd’hui presque impossible à remettre en cause sans provoquer un choc majeur. C’est le propre des décisions prises en coulisse. Elles engagent un pays bien plus durablement que celles prises au grand jour.
On retrouve ici la question, dérangeante mais centrale, de la démocratie face au réel. Hayek l’avait formulée sans détour. Une économie libérale peut parfois mieux fonctionner sous un régime non démocratique que sous une démocratie incapable de résister à l’illusion. Non par amour de l’autoritarisme, mais par lucidité sur les mécanismes politiques. Le libéralisme donne le meilleur de lui-même soit avec un peuple économiquement éduqué, soit avec un pouvoir capable d’imposer certaines vérités impopulaires. Lorsqu’une démocratie se contente de suivre les pulsions court-termistes d’une majorité peu informée, elle s’expose à la tyrannie de la majorité et à l’échec.
Si l’on revient à la question initiale du progrès, la conclusion s’impose. Le progrès primaire, celui qui crée la richesse, vient presque toujours du marché libre. Le progrès secondaire, social, n’est viable que s’il est strictement conditionné à ce premier. Lorsque la politique inverse cet ordre, elle détruit l’un comme l’autre. Le capitalisme et le libéralisme restent la moins mauvaise des solutions pour la prospérité de masse. Leurs échecs apparents sont presque toujours le produit de leur dénaturation politique.
Peut-être qu’un monde plus équilibré passera demain par une régionalisation de la mondialisation. Peut-être que la Chine et les États-Unis l’ont déjà compris. L’Europe, elle, semble encore errer sans vision, sans stratégie, sans courage. Et ce vide stratégique est un problème existentiel.
Le progrès n’est pas automatique. Il est fragile. Il exige de la discipline, de la vérité et du temps long. Sans cela, il se retourne contre ceux qui croyaient en bénéficier. Et ce n’est presque jamais le marché qui ment. Ce sont les politiques qui promettent ce que la réalité ne peut pas tenir.
