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Pourquoi la plupart des intellectuels n’aiment pas le libéralisme

  • C.F.
  • il y a 8 heures
  • 4 min de lecture

L’hostilité d’une partie importante du monde intellectuel envers le libéralisme est un phénomène ancien, massif et remarquablement stable. Elle traverse les disciplines, les générations et les contextes politiques. Pourtant, le libéralisme n’est ni une apologie naïve du marché ni une idéologie morale sommaire. Il constitue avant tout une science de la liberté, c’est-à-dire une analyse rigoureuse des conditions sociales, juridiques et institutionnelles permettant à des individus libres de coexister sans qu’une autorité centrale ne leur impose une hiérarchie de valeurs ou de finalités.


Une grande partie du rejet du libéralisme repose sur un malentendu fondamental : on lui reproche de ne pas produire des résultats jugés « justes », alors même qu’il ne se donne jamais pour mission de définir ce que serait une justice substantielle. Le libéralisme ne promet pas une société moralement parfaite, mais un cadre de règles générales et impersonnelles dans lequel chacun peut poursuivre ses propres fins. La liberté n’y est pas l’absence de règles, mais l’absence de règles arbitraires. Cette approche, profondément anti-utopique, entre en tension avec une culture intellectuelle largement orientée vers les intentions, les projets collectifs et la correction consciente des résultats sociaux.


C’est ce décalage que met en lumière Raymond Boudon. Dans Pourquoi les intellectuels n’aiment pas le libéralisme, il montre que l’hostilité intellectuelle envers le libéralisme ne s’explique pas principalement par une réfutation de ses principes, mais par une incompatibilité entre deux manières de penser la société. Le libéralisme raisonne en termes de règles, de procédures légitimes et d’effets non intentionnels, là où une grande partie de la pensée intellectuelle privilégie les finalités morales et les résultats désirables.


Boudon insiste sur un point décisif : dans une société libérale, la reconnaissance sociale n’est pas distribuée par une autorité centrale selon des critères de mérite intellectuel, culturel ou moral. Elle émerge de mécanismes décentralisés, imparfaits et souvent frustrants. Le marché, comme les autres institutions libérales, ne rémunère pas le savoir en tant que tel, ni le niveau d’études, ni l’intelligence abstraite, mais l’utilité perçue par autrui. Cette logique heurte de plein fouet une vision méritocratique fondée sur le capital scolaire et symbolique, très répandue chez les intellectuels. Il en résulte une frustration relative : ceux qui se perçoivent comme socialement supérieurs ne comprennent pas pourquoi la société libérale ne consacre pas institutionnellement cette supériorité.


Le libéralisme refuse précisément de confondre compétence et autorité, intelligence et pouvoir. Il ne nie pas la valeur du savoir, mais il refuse de lui accorder un statut politique particulier. Cette neutralité institutionnelle est souvent vécue comme une injustice. Les doctrines socialistes ou interventionnistes apparaissent alors comme une réponse rassurante, car elles promettent une reconnaissance institutionnelle de l’intellectuel à travers l’État, l’expertise, la planification ou la redistribution.


Cette analyse s’inscrit dans une approche plus large, celle de l’individualisme méthodologique, à laquelle Boudon est profondément attaché. Selon cette perspective, seuls les individus agissent, choisissent et évaluent. Les entités collectives, « le marché », « le capitalisme », « la société », ne sont que des constructions analytiques. Le libéralisme refuse donc d’expliquer les phénomènes sociaux par des forces globales impersonnelles et privilégie l’analyse des comportements individuels et de leurs interactions. Cette manière de penser prive les intellectuels de récits simples et de coupables collectifs commodes, et rend difficile toute moralisation globale du fonctionnement social.


C’est également pour cette raison que le libéralisme se méfie de la macroéconomie fondée sur les agrégats. Les moyennes, les masses et les indicateurs globaux donnent l’illusion de la compréhension scientifique, mais ils masquent les mécanismes réels de décision et d’incitation. Une politique publique ne s’adresse jamais à une « demande globale » ou à un « système », mais à des individus concrets, qui adaptent leurs comportements en fonction des règles et des contraintes. En ce sens, seule la microéconomie, entendue comme analyse des choix individuels et des interactions, est cohérente avec une science de la liberté.


À cette dimension sociologique s’ajoute une dimension épistémologique analysée par Friedrich Hayek. Le libéralisme repose sur une profonde modestie intellectuelle : il affirme que la connaissance est dispersée, contextuelle et fragmentée, et qu’aucun individu ni aucun groupe n’est en mesure de comprendre et de diriger l’ensemble du processus social. Cette idée est difficilement acceptable pour des intellectuels formés à penser en termes de systèmes cohérents, de modèles globaux et de rationalité explicite. Le socialisme, même sous des formes modérées, flatte davantage cette prétention en suggérant que la société peut être organisée rationnellement par ceux qui savent.


Les idées interventionnistes bénéficient en outre d’un avantage narratif évident. Elles se présentent comme moralement expressives, facilement formulables en termes de justice, d’égalité ou de protection. Le libéralisme, au contraire, met en avant des mécanismes abstraits, des effets indirects et des conséquences non intentionnelles. Il se défend mal par slogans. Dans un univers intellectuel et médiatique où la reconnaissance dépend largement de la capacité à produire des récits mobilisateurs, cette asymétrie joue durablement en sa défaveur.


Joseph Schumpeter ajoute une dimension supplémentaire à cette analyse. Selon lui, le capitalisme, par son succès même, crée les conditions sociales de sa contestation. En générant prospérité et accès massif à l’éducation, il produit une classe d’intellectuels capables de critiquer le système sans être directement soumis aux contraintes de la responsabilité économique. La critique du marché devient alors une activité symboliquement valorisée, parfois plus que la participation effective à la création de richesse.


Enfin, Ludwig von Mises souligne la dimension psychologique du rejet du libéralisme. Celui-ci confronte les individus à une réalité exigeante : dans un monde libre, l’échec comme le succès ne peuvent être entièrement imputés à une structure abstraite. Les doctrines collectivistes offrent au contraire une échappatoire morale en transformant l’échec personnel en injustice systémique et la critique économique en posture éthique. Cette transformation est intellectuellement confortable et socialement gratifiante.


Ainsi, si la plupart des intellectuels n’aiment pas le libéralisme, ce n’est ni par ignorance ni par simple mauvaise foi. C’est parce que le libéralisme refuse de sacraliser leur statut, de garantir une reconnaissance proportionnelle au niveau d’études ou à l’intelligence abstraite, et de confondre mérite intellectuel et récompense sociale. Il ne promet ni prestige, ni pouvoir symbolique, ni autorité morale. Il promet seulement un cadre de règles générales dans lequel chacun est libre, y compris lorsque cette liberté implique de ne pas être reconnu.

 
 
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