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Un vieux numéro de Micro Hebdo comme madeleine de Proust

  • C.F.
  • 24 janv.
  • 4 min de lecture

Il y a des périodes de la vie qui marquent à jamais. Des parenthèses où l’intensité du travail, l’éloignement géographique et le sentiment de participer à quelque chose de plus grand que soi finissent par façonner une vision du monde. Pour moi, cette période a été la Nouvelle-Calédonie.


Mais bien avant cela, il y avait déjà l’informatique.


Adolescent, puis jeune adulte, j’avais développé une véritable passion pour le matériel informatique. Chaque semaine, je prenais mon vélo pour aller acheter des magazines spécialisés à la librairie. Des revues parfois pointues, presque confidentielles, qui parlaient des derniers processeurs, de cartes graphiques obscures, d’architectures matérielles et de performances comparées. Du hard skills, clairement. Cette passion, je la devais en grande partie à mon père, qui m’avait transmis très tôt le virus de l’informatique, alors même qu’il travaillait dans le social en tant que psychologue.


Plus tard, lui s’était abonné à Micro Hebdo. Une revue que je taquinais souvent pour son côté trop simpliste, trop mainstream à mon goût. De son côté, il ne lisait évidemment pas mes revues ultra-techniques. Chacun son monde. Et pourtant, avec le temps (vers 17 ou 18 ans) alors que je m’éloignais un peu des sujets de bidouille et d’assemblage de PC, je me suis surpris à feuilleter Micro Hebdo quand un numéro traînait dans la maison. Par curiosité, sans doute. Par habitude aussi.


Puis sont venues les études, et ensuite la Nouvelle-Calédonie.


J’y ai travaillé sur un projet industriel hors norme : la construction d’une usine pyrométallurgique, l’un des plus grands chantiers de l’époque, dans le cadre du projet Koniambo, via une joint-venture Hatch-Technip, avec un contrat Hatch, société d’origine canadienne. Un projet à 7 ou 8 milliards de dollars...un chiffre qui semblait d’ailleurs augmenter tous les six mois.


Le rythme était à l’image du chantier : intense, exigeant, parfois brutal. Un contrat dit « expatrié », bien que je sois français, avec une rotation de trois mois sur site et un mois off. Trois mois d’un travail extrêmement dense, dans une ambiance de Far West moderne dans la brousse (4 heures de Nouméa), loin de la bureaucratie feutrée et du travail très encadré que l’on connaît en France. Une zone à part, rude mais incroyablement vivante, avec des équipes venues du monde entier et des amitiés extrêmement fortes qui se nouaient sur le terrain, et dans la base vie.


Ce projet portait aussi une ambition politique : un rééquilibrage économique entre la province Nord et la province Sud, dans une logique héritée du gaullisme et relancée plus tard au plus haut niveau de l’État. Je me souviens même avoir vu un matin, sur le chantier, un président de la République (alias "Sarko") arriver en hélicoptère (après que toutes les télécommunications de la province Nord eu été coupées de mémoire au passage).


À l’époque, on y croyait vraiment à ce projet.


La suite est plus amère. Après plus d’une décennie de construction et quelques années d’exploitation, le projet finira par fermer en 2024. En cause, notamment, une politique extrêmement agressive de la Chine en Indonésie, qui a fait chuter les prix du nickel. Une leçon brutale de géopolitique et d’économie mondiale, rappelant que même les projets les plus ambitieux restent vulnérables à des décisions prises à l’autre bout du monde.


En 2011, lors d’une rotation, je rentre en France. Un retour comme il y en avait d’autres, entre deux phases de travail intense. Quelque part, un numéro de Micro Hebdo traîne. Je l’ouvre presque machinalement.


Et là, un article attire mon attention.


Il parle de Bitcoin.


Nous sommes en 2011. Le numéro 690-691, daté de juillet, que je lirai probablement en octobre ou novembre. À cette époque, le sujet est quasiment inexistant dans la presse française. Pas de débats télévisés, pas de discours anxiogènes, pas de caricatures. Juste un objet technique étrange, traité avec sérieux et curiosité.


Ce qui me fait sourire aujourd’hui, c’est le paradoxe : c’est dans cette revue que je jugeais autrefois trop consensuelle que j’ai lu, pour la première fois, un article français consacré à Bitcoin. Et avec le recul, force est de constater que le traitement journalistique était plutôt de qualité. Sobre, factuel, honnête. Bien meilleur que ce qui suivra ensuite pendant des années dans une grande partie de la presse française.


À l’époque, Bitcoin n’était pas encore affublé de toutes les étiquettes infamantes qu’on lui collera plus tard : monnaie du crime, du blanchiment, de la fraude. Il n’était pas encore devenu un repoussoir politique. Micro Hebdo n’avait sans doute pas pleinement saisi la dimension politique et libérale du projet - et ce n’était pas vraiment son rôle - mais la revue avait su reconnaître une innovation radicale lorsqu’elle se présentait.


Quand on y pense, cet article date maintenant de presque quinze ans. Quinze ans. Une éternité à l’échelle technologique.


Personne n’imaginait alors ce que cela deviendrait. Dépasser les 100 euros semblait déjà incroyable. 1 000 euros relevait presque de la science-fiction. Comme beaucoup d’autres, j’ai traversé depuis différentes phases, fait des allers-retours, ajusté mes convictions au fil du temps.


Mais il reste quelque chose d’essentiel : le sentiment d’avoir été témoin, très tôt, d’une innovation d’une ampleur rare. De celles qui ne se présentent qu’une fois dans une vie. Et encore, seulement si l’on se trouve au bon moment de l’Histoire, avec les bons outils intellectuels pour en saisir la portée.


J’ai toujours ce numéro de Micro Hebdo chez moi. Il n’a probablement aucune valeur particulière. Peut-être deviendra-t-il collector un jour, ou peut-être pas. Peu importe.


Il a, pour moi, une valeur symbolique.


Alors aujourd’hui, j’ai envie de rendre hommage à Micro Hebdo. À cette revue qui a su, dès 2011, parler de Bitcoin sans caricature, avant que le sujet ne soit confisqué, déformé et instrumentalisé. Une revue qui a accompagné toute une génération de passionnés d’informatique, avant de disparaître en 2013.



 
 
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